Autopsie du silence

Premier chapitre

L’abandon

 

 

 

 

Je n’ai jamais connu les parents de papa, quelques photos, quelques histoires ; ils étaient Suisses, d’origine suisse-allemande, maman ne les appréciait guère, c’était réciproque et, petit à petit, les liens se sont coupés. Papa, lui, respectait ses parents mais lorsqu’il m’en parlait, je sentais bien que les blessures de son enfance n’étaient pas cicatrisées. Il n’a jamais reçu le moindre cadeau, ni pour Noël, ni pour son anniversaire. Ils étaient durs et froids, sévères et avares, et papa ne retrouvait pas dans ses souvenirs quelque trace d’affection. Il se taisait et laissait perler dans ses yeux les larmes retenues étant enfant. Papa buvait pas mal, et maman était persuadée qu’il avait été initié par son père ; elle m’a souvent raconté qu’il était encore bien jeune lorsqu’il lui tendait déjà un verre en disant : « Tiens, goûte moi un peu ce bon vin ». Il en avait peur et se faisait tout petit devant lui. Il ne lui a jamais prêté un sou, il fallait que l’argent rentre dans les caisses, jamais qu’il n’en sorte, même pour faire breveter une invention qui aurait pu lui ramener une forte somme. Car papa à ses heures perdues inventait toutes sortes de petites choses, il m’avait raconté avoir inventé notamment un appareil à cintrer les tubes de cuivre, ou le programmateur rotatif des machines à laver, mais que tout cela était tombé dans le domaine public.

 

Cette domination paternelle l’avait rendu faible de caractère et maman, n’arrivant pas à rassurer ses angoisses et à se reposer sur lui, devint de plus en plus tyrannique. Petit à petit, il ne voyait plus ses copains, qui pour elle n’étaient pas assez bien, puis il n’eut bientôt plus le droit de jouer de l’accordéon pour ne pas déranger les voisins, et sa passion de peintre devint salissante et encombrante. Mais il était éperdument amoureux d’elle et aimait se sentir materné, il rattrapait sans doute le temps perdu. Il était aussi jaloux et possessif, il aurait peut-être été plus heureux sans enfant, mais les méthodes contraceptives de l’époque étaient quelque peu aléatoires et ainsi, ils eurent deux filles à quatre ans d’intervalle, et il leur fallut attendre encore onze ans après la petite dernière pour qu’en 1967 je découvre le jour. Maman avait alors trente-sept ans, papa trente-six, et je n’étais vraiment pas prévu.

À cette époque, c’était le père qui travaillait, il était par conséquent peu présent dans l’éducation des enfants. Il était gentil mais peu affectueux, il faut dire que maman était exclusive avec nous et lui laissait peu le loisir de s’investir dans les tâches parentales, peut-être avait-il essayé au début, mais il avait sans doute vite abandonné à force de surveillance et de critiques ! Elle était possessive et accaparante, étouffante même parfois, une mère poule en quelque sorte. Son mari et sa vie de femme passaient au second plan, après ses enfants, si bien que papa avait dû se sentir une nouvelle fois exclu, rongé par la jalousie.

 

Maman était pleine d’admiration pour sa cousine, femme riche et indépendante, qui, entre deux voyages avec son époux, un homme d’affaires internationales, venait briller et faire la pin-up avec elle en décapotable dans la ville. Ces deux blondes séduisantes ne passaient pas inaperçues et ce jeu leur plaisait. Pour ma mère, c’était dans l’insouciance, l’occasion de sortir de ses fourneaux et des enfants, elle allait danser et séduire, se sentir encore aimée, adulée, désirée, même si ça ne dépassait jamais le flirt. Papa, lui, nous faisait garder pour aller l’espionner, il se cachait et la regardait danser et draguer. Il devait souffrir en silence, elle ne pensait pas à mal, mais sa cousine lui amenait une ou deux fois par an le peu de strass, de rêve et d’exotisme dont elle manquait tant. Elle était influencée par cette femme libre et infidèle. Elle avait toujours vu sa mère trimer et se dévouer, mamie n’avait pas eu une enfance idéale et dorée non plus d’ailleurs, elle perdit sa mère à l’âge de quinze ans. Son père se remaria avec une femme acariâtre et dure, qu’elle soigna malgré tout jusqu’à la fin. Elle termina son adolescence avec son demi-frère, puisque sa marâtre avait eu un enfant d’un premier mariage, demi-frère qui fut toujours amoureux d’elle, mais elle lui préféra le père de maman, une sorte de titi parisien qui aimait boire un canon avec les copains en sortant du boulot. Quelques années après la naissance de ma mère, mamie donna naissance à mon oncle, et lui donna bien plus d’affection, peut-être le manque de sa propre mère l’empêchait-elle d’exprimer ses sentiments à maman, et j’imagine comme celle-ci a dû être jalouse de son frère à cette époque. Je comprends mieux maintenant son besoin perpétuel d’affection et de reconnaissance. Quant à son insouciance, elle l’a perdu en même temps que son père, lorsqu’il est mort quelques années avant ma naissance, c’est à partir de là qu’elle est devenue anxieuse et angoissée.

 

Mamie avait cinquante-neuf ans, elle fut obligée d’aller travailler à l’usine pour nourrir sa famille, en vélo. Jusqu’au jour où elle retrouva son demi-frère, qui, toujours amoureux d’elle, lui proposa de l’épouser. Il était veuf lui aussi, ses cinq enfants étaient grands, ma mère et mon oncle aussi. Mamie accepta donc, c’est là d’ailleurs qu’elle prit en charge sa belle-mère jusqu’à la fin de sa vie. À ma naissance, il devint mon parrain.

Depuis peu, ils sont dans une maison de retraite. Mamie a les premiers symptômes de la maladie d’Alhzeimer, parrain tombe régulièrement et souffre d’une jambe qui supporte mal le poids des années de travail. Il était ébéniste, on le devine à ses doigts coupés qui intriguent les enfants. Maman et mon oncle auraient bien aimé les faire garder chez eux, mais les cinq enfants de mon parrain, majoritaires, s’y opposèrent. Il était plus simple pour eux et surtout moins contraignant de les ranger dans une maison de retraite plutôt que de les laisser mourir chez eux. Ces cinq enfants ne s’entendent guère avec mon oncle et ma mère. Il est vrai que ces demi-frères et demi-sœurs-là n’ont jamais été élevés ensemble, ils n’ont eu que très peu de liens.

 

Mamie est toute petite, ses yeux sont d’un bleu perçant et elle avait juste à froncer les sourcils pour se faire obéir ! Tous les étés, j’allais un mois en vacances chez eux. Elle n’était pas vraiment une grand-mère gâteau, elle n’était pas très affectueuse, mais je sentais qu’elle m’aimait.

 

Je n’ai jamais eu le sentiment d’avoir un vrai grand-père, d’abord je l’appelle « parrain », et puis il est peu communicatif. Pour me rapprocher de lui, j’essayais parfois de m’intéresser aux matchs de foot auxquels je ne comprenais rien et qui, encore aujourd’hui, n’animent pas chez moi une grande passion ! C’était malheureusement sans grand succès. Tous les dimanches, c’était une tradition ma foi fort agréable, il nous emmenait au restaurant ; mis à part ce qu’il y avait dans mon assiette, le seul souvenir que j’ai de ses conversations se borne à :

— Alors, c’est bon ? Tu aimes ça, les cuisses de grenouilles ?

Je sentais qu’il m’aimait bien, mais je ne savais jamais comment le saisir.

 

Lui et mamie sont tous deux originaires de la Drôme, maman est née, comme son père, et moi-même d’ailleurs, en Haute-Savoie. Je passais donc tous mes étés chez eux, ils habitaient un petit village de Savoie, tout près de chez mon oncle. C’était l’occasion de retrouver mon cousin et ma cousine, sensiblement du même âge que moi. Mais je passais également beaucoup de temps dans la forêt au-dessus de chez mamie, à cultiver ce sentiment de solitude et de différence, parfois même je pleurais en silence et me complaisais dans cette mélancolie. Alors je m’inventais une autre vie, de super héros, de prince charmant, et le plus souvent, de star du rock.