La démarche du crabe

La recette des fables

 

Écrire une fable est un jeu d’enfant.
C’est dire la difficulté pour un adulte.
Les histoires de souris, d’éléphants,
les amusantes morales qui en résultent,
ne viennent que dans des esprits joueurs,
où la fantaisie voyage avec la rigueur.
Ne restez pas bloqué dès le départ :
levez les yeux, observez la vie alentour,
le ciel, le plafond, la mer, le placard…
À cour ou à jardin, vous trouverez toujours
de quoi rêver. Faites feu de tout bois,
et jetez sur la page : « il était une fois ».
Un chat qui torture un lézard, le vent
qui soulève un jupon, ou du lait qui déborde,
un ivrogne, une coquette, un savant,
un proverbe chinois, un nœud sur une corde,
n’importe quoi peut servir de déclic !
(Et plus c’est saugrenu, plus ça plaît au public.)
Lancez une histoire abracadabrante
– la vérité souvent est plus invraisemblable ! –,
laissez courir, et au bas de la pente,
la vie vous soufflera une chute admirable.
Voici la clé pour la consécration :
folie pour le début, sagesse en conclusion.
Ne partez pas d’une grande pensée :
vous auriez trop de mal à trouver l’anecdote.
Voulant prouver par un discours sensé,
vous écririez sans joie, comme avec des menottes.
D’un détail incongru, une maxime
souvent pourra sortir, qui paraîtra sublime !
Essayons. Soufflez-moi, je vous écoute.
N’importe quoi. Ne cherchez pas un grand sujet,
la morale nous rejoindra en route.
Que voyez-vous donc ? Quelle bête ? Quel objet ?
À moins que vous ne préfériez me pondre
un faux dicton, un message de radio Londres ?
« La brouette s’insurge sous l’enclume. »
Ou « Le chien d’Émile a mordu à l’hameçon. »
Voilà qui promet ! Au fil de la plume,
voguons vers je ne sais quelle jolie leçon…
Donc, il était une fois… la brouette !
(Les muses sont taquines. Allez, vas-y, poète !)
Elle souffre, elle couine, elle ahane.
Elle tremble, elle tangue plus qu’elle ne roule.
Tous les douze pas elle tombe en panne.
À chaque embardée on craint qu’elle ne s’écroule.
Mais elle avance en écrasant la terre,
tel un athlète usé arrachant ses haltères.
– Ne refusons pas un peu de lyrisme :
les banalités ont besoin de maquillage. –
Changeant enfin son style d’héroïsme,
l’opprimée profite d’une erreur d’aiguillage,
renverse l’enclume au fond du fossé,
bascule dans le camp de ceux qui crient : « Assez ! »
Soulagée du tyran, hardie, joyeuse,
les bras levés, en roue libre, elle redémarre.
Elle tourne à vide, la besogneuse !
Sans contrainte, le rêve vire au cauchemar.
La pauvre erre comme une âme en peine,
regrettant le bon temps où elle était trop pleine.
Alors elle quémande un tas de feuilles,
des pelletées de terre, une branche, ou un tronc,
chante à l’idée de porter un cercueil.
Elle accepterait même une chape de plomb…
Voyez ! Faut-il encore argumenter ?
N’avons-nous pas déjà notre moralité ?
Les hommes, délivrés de l’oppression,
essaient la liberté comme un habit trop large.
Ils trébuchent dans leurs révolutions,
et cherchent l’équilibre en reprenant des charges.
Et si la fin de la fable est atteinte,
c’est, en grande partie, grâce au poids des contraintes !