Terribles récits ordinaires

Grand-Pouce et les 3 Fées

 

La première fois que je l’ai rencontré, c’était à l’accueil de la maison de soins, il était démuni de tout et c’était une façon de s’en remettre à l’autre. Il ne possédait que les vêtements qu’il portait, il s’était fait voler son sac avec son passeport dans le tram. Il était roumain et ne parlait pas le français. À vingt-deux ans, il avait en lui la rondeur et la clarté d’un nouveau-né.

Avec l’aide de l’interprète, première fée blonde et roumaine, il nous expliqua son histoire : retiré bébé à sa mère pour maltraitance, il avait été confié à ses grands-parents qui furent bien dépassés quand Pouce devint Grand-Pouce et qu’il se mit à faire de solides bêtises et à consommer toutes sortes de choses qu’il ne fallait pas. Son père, lui, avait été complètement absent. Les raisons du départ de Grand-Pouce de son pays nous semblaient obscures, il mettait cela sur le compte des soins insuffisamment dispensés en Roumanie.

 

Je devins seconde fée, m’employant à lui trouver un toit à sa mesure. Une troisième fée, institutrice jeune retraitée, fut sollicitée pour lui apprendre le français. Sous le feu croisé du regard et de l’attention des trois fées, Grand-Pouce crût et embellit : il était sage et ne buvait pas, apprenait le français et allait à la messe car il était très croyant.
Nous décidâmes de l’envoyer à l’auberge des jeunes et il se tint à carreau pendant un bon mois. Sauf le soir de son anniversaire où il but plus que de raison, fit entrer et dormir dans sa chambre un compagnon clandestin. Mais je devais l’apprendre bien après que toute cette histoire fut terminée. Estimant Grand-Pouce suffisamment mis à l’épreuve, nous décidâmes alors d’accéder à sa requête : aller dans une famille d’accueil qui le soutirerait au milieu hostile et tentateur de la ville et où il pourrait exercer ses intérêts pour le jardinage et les animaux.

 

Barbe-Fleurie s’appelait ainsi car avec lui tout s’épanouissait et fleurissait, plantes, bêtes et gens, à commencer par sa propre barbe qui n’échappait pas au phénomène. Il était d’accord pour accueillir Grand-Pouce : un gaillard qui avait l’air éveillé et avec lequel il pourrait discuter et faire plein de choses. Sa femme, qui s’appelait Anémone, qui travaillait en ville et rentrait tard, était contente de savoir qu’à la maison, Barbe-Fleurie serait en bonne compagnie et secondé dans ses travaux. Sa fille, Aster, était contente aussi mais trouvait Grand-Pouce assez ballot, ce qui n’était pas faux. Les animaux furent satisfaits de voir que la famille comptait un nouveau membre. Ils se considéraient tous comme étant de la famille de Barbe-Fleurie car jamais au grand jamais il n’en consomma ou ne leur fit le moindre tort. Même les mouches vrombissaient tranquilles car elles savaient qu’elles ne seraient pas chassées.

Barbe-Fleurie fit son possible pour aider Grand-Pouce : il l’emmenait prendre des cours de français et aussi à la messe puisqu’il avait l’air d’y tenir. Grand-Pouce rendait des services à la ferme ; Barbe-Fleurie me le décrivait comme quelqu’un de bonne volonté mais qui n’avait pas dû faire grand-chose de ses mains jusqu’à ce jour. Grand-Pouce donnait de ses nouvelles régulièrement aux deux autres fées qui l’encourageaient dans ses efforts. Il se laissa pousser la barbe. Cela donnait à penser qu’il voulait ressembler à Barbe-Fleurie. Il se passionna pour l’histoire de la famille, consultant les albums photos, et se mit à s’inquiéter de ce que la famille faisait quand il était absent. Il donna l’impression quelques semaines de s’être greffé à cette famille et à ce lieu, mettant un terme à l’errance qu’il connaissait depuis son départ de Roumanie.