Les Choses de la vie

Chapitre 1

 

 

— Jean-Louis, quelle surprise ! Tu aurais pu nous prévenir de ta visite. Depuis le temps ! Rentre, je t’en prie. Tu es seul, tu vas rester manger avec nous à midi.

— Je ne suis pas venu pour ça, tu sais, Marie-Claire. Je passais. Ce matin, j’avais rendez-vous avec un constructeur de machines agricoles, jusqu’à Pontoise. Alors, je me suis dit, sur le retour, je fais un crochet par Livry-Gargan pour embrasser cousins et petits cousins.

— Ben, mon pauvre, pour une machine agricole, tu es obligé de monter jusqu’à Pontoise ! Pourtant à Limoges et dans la région, il doit bien y avoir ce qu’il faut ?

— Oui, c’est vrai. Mais le gars avec qui je traite depuis plus de quinze ans s’est installé là-bas, je préfère passer par lui, et en plus, c’est le siège de la boîte, comme ça je peux voir tous les modèles. Tu sais, maintenant, les tracteurs c’est comme les bagnoles, il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses. J’en ai un qui a plus de dix-huit ans, il est temps que je le change.

— Il n’est même pas midi, tu es parti à quelle heure, ce matin ?

— Je suis parti de Saint-Léger hier après-midi. J’ai pris un hôtel à Pontoise, je ne pouvais pas faire autrement, mon rendez-vous était à neuf heures. Tes hommes ne sont pas là ?

— Ils ne vont pas tarder. Joseph est à la mairie, ce matin, il avait encore une réunion de je ne sais pas trop quoi. Depuis qu’il est à la retraite, je le vois encore moins qu’avant. Maintenant qu’il est maire‑adjoint, entre ses réunions et ses permanences, il n’est jamais là ! Quant à Angel, il est parti toute la journée à Eurodisney avec des amis. Dis, reprit-elle, alors que Jean-Louis prenait place au salon, on est samedi, tu pourrais ne repartir que demain. Ana vient manger ce soir avec Bérangère ; comme ça, tu verras toute la famille. Elle sera contente de te voir elle aussi.

— Elle est toujours dans sa banque ? Je ne vais jamais la reconnaître depuis le temps, cela fait au moins cinq ans que je ne l’ai pas vue.

— Oh oui, facilement. Figure-toi qu’elle est désormais directrice d’une agence à Villemomble.

Un sifflement d’admiration accueillit les paroles de Marie‑Claire.

— Chapeau ! En voilà au moins une qui relève le niveau des Barlinguet.

 

Un bruit de porte se fit entendre et quelques secondes plus tard, l’époux de Marie-Claire apparut au salon :

 

— Ah, Jean-Louis ! ça pour une surprise, c’est une surprise ! Si nous attendions quelqu’un aujourd’hui, à coup sûr, ce n’était pas toi. Ça me fait vraiment plaisir de te voir. J’espère que tu vas rester quelques jours avec nous.

— Bonjour joseph, pardon, monsieur le maire‑adjoint, plaisanta le nouveau venu. comme je montais dans la région parisienne, je suis passé vous dire un petit bonjour.

— Il reste avec nous jusqu’à demain, précisa Marie-Claire.

— Parfait, répondit Joseph, après avoir souri à la boutade de son cousin. Ça, c’est une bonne nouvelle. Il y a combien de temps que tu n’étais pas monté Paris ? Depuis plusieurs années, je suis sûr.

— Ce n’est pas compliqué, la dernière fois que je suis venu ici, c’est pour l’enterrement de tes parents, il y a donc trois ans. Oh, maintenant, vous savez, je n’ai plus grand-chose à faire dans la région, précisa Jean‑Louis.

— Si on m’avait dis, il y a une trentaine d’années que tu serais un jour paysan ! D’ailleurs, quand tu es parti là-bas, dans ta France profonde, seul, tout le monde ici, t’a pris pour un fou, à commencer par tes parents.

— Je ne regrette rien, tu sais. Je savais très bien ce que je faisais. Quand je vois la vie que vous menez ici, une vraie vie de fous. Les transports en commun, le nombre de voitures, la pollution, toujours courir ! Rien que pour traverser une rue, c’est tout un sport. La ville, non, vraiment, c’est pas mon truc. Je me rappelle, il y a une trentaine d’années, rue Henri‑Barbusse, devant chez tes parents, on jouait au foot avec Jean-Yves et les copains, c’est bien loin ce temps-là.

— Les choses ont bien changé en trente ans. Au fait, comment va ton frère ? On n’a aucune nouvelle, il est toujours à Montpellier ?

— Tu sais, il n’a jamais été un fanatique du téléphone. Moi non plus, je n’ai pas beaucoup de nouvelles ; il a toujours son expertise comptable à Montpellier. Ça marche bien pour lui. Il m’a appelé quand ? Il y a trois mois environ, depuis silence radio. Je sais seulement qu’il a une nouvelle copine, une certaine Caroline, et qu’il s’est payé un appart à Cannes.

— En deux mots, il n’est pas à plaindre.

Jean-Louis ne répondit pas. Effectivement, Jean-Yves avait réussi. Plus jeune que lui de près de cinq ans, ses études terminées, muni de son diplôme d’expert-comptable, il avait quitté le cocon familial assez rapidement. Il avait trouvé un poste ­d’assistant dans une société du Midi de la France où il devint rapidement le bras droit du directeur général, et quelques années plus tard, son patron, l’âge de la retraite atteint, lui cédait l’affaire.

Les deux frères étaient aux antipodes. Autant l’un aimait le monde et était attiré par tout ce qui brille, autant l’autre faisait dans la discrétion. Dès leur plus jeune âge, dans la cour de l’école élémentaire, la différence était visible : Jean-Louis était solitaire alors que Jean-Yves paradait au milieu de ses copains. Adolescent puis jeune adulte, le cadet de la famille Barlinguet avait acquis une certaine réputation auprès de la gent féminine, alors que Jean-Louis n’était pas ce qu’on peut appeler un don Juan.