L'ombre de Pesadilla

Le saut

Je m’appelle Pilar Almagro. J’ai horreur de ce prénom. L’Espagne regorge de prénoms en A, mais ma mère trouvait ça exotique. Sérieux, un prénom qui finit en « Ar », ça ne fait pas vraiment féminin. Et puis j’ai eu droit à divers jeux de mots complètement nazes, voire même obscènes et pas toujours logiques. Pilar... on croirait le nom qu’on donne à du vomi. Quand j’étais petite, je détestais ce prénom. Je voulais qu’on m’appelle Amandine. Aujourd’hui, je suis habituée, il ne me fait ni chaud ni froid ce prénom, il a juste l’avantage d’être peu courant.

 

 

Vendredi 3 octobre 2008 – 18 h 16

Cité du Hautmont, St-Vincent

 

— Tu as vraiment un beau prénom, me murmure Nicolas à l’oreille.

Son souffle chaud sur mon lobe me met mal à l’aise.

— Ouais, c’est ça ! soupiré-je. Je n’en connais pas de pire. Arrête de me jouer du violon.

— Tu aurais pu t’appeler Ghislaine ou Germaine... Gertrude ou pire, Gilberte.

Sur ce coup, là il n’a pas tort, ça fait un sacré nombre de prénoms en G bien vieillots.

Nous sommes assis sur un muret, au bord de la route nationale six. Je suis dos contre lui. Les garçons apprécient d’avoir une fille de quarante kilos sur les genoux. Je ne suis pas bien grosse et encore moins grande. Mais ma poitrine n’est malheureusement pas aussi menue que mon corps. Nicolas a calé le bras dessous et il m’embrasse sur la nuque.

— Quand est-ce qu’on fait l’amour ?

— Quand je le déciderai, réponds-je sèchement.

— Tu es une vraie torture pour un homme. Accepterais-tu de me donner un aperçu en gage de mon attente ?

— Si tu veux une pipe, c’est non.

— Montre-moi juste tes seins.

— Si tu es sage, peut-être, minaudé-je.

— Et si on le faisait là ? On se cache un peu derrière la haie...

— Non, non, non, tu attendras pour ça.

— Ne fais pas ta sainte-nitouche.

— Mais non, je ne veux pas ! dis-je en riant à moitié.

— Va, soupire-t-il. De toute façon, je te quitte.

Il se lève brutalement. Je reste scotchée sans savoir quoi dire, les yeux en soucoupes.

— Ben quoi ? fait-il avec une tête d’abruti.

Il s’éloigne et me laisse seule. Je hurle :

— Enculé !

Je le vois lever la main pour me faire un doigt d’honneur par-dessus son épaule.

Je le croyais romantique, je le croyais patient. Il a juste été meilleur menteur que les autres. Je commençais à y croire et mes espoirs se brisent comme une pyramide de coupes à champagne. Le vent vient agacer mon nombril. Je rabaisse mon débardeur puis ferme mon blouson en cuir.

Les larmes commencent à baigner mes yeux. Une envie de me jeter sous les roues d’une voiture avant qu’il ne soit parti trop loin me saisit aux tripes. Une envie forte. Une envie de me venger de lui, une envie de lui faire regretter de m’avoir confondue avec une pute... ou plutôt une salope, car la pute, on la paie. Je le fais ? À trois !

Un...

Deux...

« Tudulut ! tudulut ! »

Réflexe conditionné : je sors mon portable de ma poche de jean. Un message de Carine :

« Tu vas être en retard. »

Je soupire et je me rapproche de l’arrêt de bus. Sauvée par le téléphone. Quelqu’un là-haut ne veut pas que je meure. Un ado assis sur le banc pose son regard sur ma poitrine. Je le fixe droit dans les yeux avec fureur puis il dévie ses yeux. Connard de mec. Tout ce qu’ils veulent c’est une paire de seins. Tout ce qui les fait fantasmer, c’est la branlette espagnole ; malheureusement pour moi j’ai ce qu’il faut et ça les attire comme des mouches. Depuis que j’ai neuf ans, les garçons veulent les voir.

Petite, ça me faisait rire, j’étais la seule et pour mes amoureux, on se voyait en cachette et j’exigeais donnant-donnant. Puis j’ai découvert le collège, les garçons qui ne parlent que de fesses et de nichons, je suis devenue un sujet de discussion, un truc qu’on mate, une fille à qui on dit que mettre des vêtements plus ouverts, ça irait bien. Mais j’étais loin d’être idiote.

 

Au lycée, j’ai changé. Les gars de terminale me paraissaient matures, je voulais leur plaire et j’ai commencé à m’habiller dans le vent. Mais coucher avec moi, c’était juste pour m’essayer. Après trois aventures, j’ai compris que ce n’était pas pour moi qu’ils me demandaient de sortir. Et à partir de ce jour, je me suis donnée un délai pour les faire languir, pour connaître leurs véritables intentions... Nico a été le dernier et il n’a pas tenu les trois semaines. Lui, ses intentions étaient claires et malheureusement, mes précautions ne m’ont pas empêchée de tomber amoureuse... comme une conne.

Une fille plate s’assoit à l’arrêt de bus et son copain enlace ses épaules. Il est beau et en plus, il ne l’a pas choisie pour ses seins. Non, il la juge sur autre chose, sur ce qu’elle est.

Ils s’embrassent et j’ai envie de hurler, d’écraser mon poing sur la vitre. Elle l’aime, il l’aime ; leurs regards, leurs baisers, ça n’a rien de comparable avec ce qu’on m’a donné. J’ai la rage au ventre, j’ai le cœur fendu.