J'ai tué mon frère dans le ventre de ma mère

Acte I

 

  

Scène Première / Cercle 1 : 2009

Affiche d’un film marquant l’année, collée sur un des murs : Harvey Milk.

 

 

Frère, il porte des chaussures blanches.

Je viens de tourner la dernière page du seul bouquin qui m’a accompagné durant mes soixante-treize premières années, La Divine Comédie de Dante. L’enfer...

Il m’aura fallu soixante-treize ans pour emprunter les neuf cercles dantesques, ronde imaginaire à la gloire de la vie.

 

« La gloria di colui che tutto move

per l’universo penetra, e risplende »

« La gloire de celui qui meut toutes choses

pénètre l’univers, et resplendit ».

 

Il m’aura fallu soixante-treize années pour pardonner à ma sœur. Ma chère sœur, bourreau de ma longue captivité.

Pardonner... ce n’est peut-être pas le mot le plus approprié.

Je dirais plutôt que... je suis soulagé, oui, soulagé de pouvoir bientôt t’enlacer de mes bras immobiles. Ton corps chaud contre mon corps froid.

Regarde, j’en jubile même d’impatience, je devine comme une frénésie qui brûle dans tout mon être.

Il y a bien longtemps que je n’avais plus ressenti, que je n’avais plus éprouvé. C’est vrai que je n’ai plus d’enveloppe, plus d’image, que les miroirs restent muets devant mon passage. Mais mon âme joue en ce moment une musique bien étrange, elle s’anime en moi telle une résurrection, mes mains, mes bras, mon torse, mon ventre, mon sexe, mes jambes, mes pieds dansent... alors que les tiens sont aujourd’hui trop faibles, trop usés pour te supporter.

Allez, viens contempler les larmes de bonheur qui coulent sur mes joues, elles sont les témoins de ton agonie ; viens fêter nos retrouvailles ; viens célébrer ma victoire.