Ici il fait trop froid, là-bas il fait trop chaud

Avril 2006
L’empathie maladive

 

Quartier de La Chapelle, Paris. Je viens d’avoir seize ans. Je suis dans un boui-boui sri lankais avec mes parents. Ce quartier du 10e arrondissement, que les Sri Lankais, de leur accent, appellent la « Tchapelle », est un extrait de voyage, une reproduction du pays.
Tout ce qui se commerce au Sri Lanka s’échange aussi dans ces quelques rues, que les Sri Lankais animent, mais n’habitent pas. Dans ma famille, ce pèlerinage annuel s’est instauré lorsque mon père a ouvert son restaurant en Bretagne. Depuis, il vient acheter « à la source » une fois par an, les produits traditionnels dont il a besoin pour ses mélanges culinaires. Après quelques années d’usine, il a entrepris de se lancer à son tour dans la confection de plats inspirés de son pays d’origine.
Il fait ses tractations puis nous mangeons sur le pouce un petit encas local. Pendant que nous attendons notre pâal tea (thé au lait, très sucré) et nos vadaï (galettes salées à la farine de pois chiches), un sentiment dérangeant s’installe en moi. Le serveur arrive. Je lui souris de manière disproportionnée, mielleuse. Je concentre toute mon attention à lui faciliter la tâche. Je valorise ses moindres faits et gestes. Je le sens vulnérable. Je me sens vulnérable. Une empathie maladive me submerge. Je reconnais cette mélancolie sournoise qui m’envahit dès lors que je rencontre des Sri Lankais. Mais d’où vient-elle ?