Fondu

CHAPITRE 1

UNE NÉCESSAIRE ÉVOCATION HISTORIQUE


1. Coup de cœur


Hiver 1951-1952 : j’ai 14 ans. Le centre régional d’éducation physique et sportive (CREPS) de Besançon dans lequel enseigne mon père ferme ses portes. Il demande alors sa mutation pour le lycée de Pontarlier, berceau français de notre famille. En voilà une bonne idée. Skieur émérite, il emmène, en hiver, ses élèves (dont je suis) skier dans le modeste site des Fourgs (Bourgogne-Franche-Comté), à proximité immédiate de la frontière suisse. Le village s’est équipé de remontées mécaniques, modestes elles aussi dans ce secteur aux reliefs limités.
Un jour, à l’occasion de l’une de ces « sorties plein air » où le ski alpin est largement plébiscité, il me trouve une paire de skis de fond (c’est beaucoup dire), des chaussures et me lance : « Tiens, tu devrais essayer ! » Il fait arrêter le car au bord d’un champ de neige et me fait descendre. En même temps qu’il me donne les skis, mon père glisse dans ma poche une « poussette » de fart bleu, puis il rejoint le bus où mes copains de classe attendent, impatients de retrouver les téléskis.
Sans aucune notion de fartage, j’étale grossièrement une couche de ce produit qui colle, un peu, mais pas trop, sous la semelle des skis. Des skis trop longs pour moi, dont la taille et le poids feraient sourire les pratiquants d’aujourd’hui. Qu’importe ! On verra bien, et je m’élance, seul.
C’est alors que la magie se produit : la nature m’accueille dans ce qu’elle a de plus grandiose pour l’occasion. Un vaste tapis de neige transformée recouvert d’une fine couche de neige poudreuse, un soleil de début d’hiver qui n’altère en rien sa qualité : tout au contraire, elle la fait briller de mille reflets, qui me mettent soudain dans un état de griserie que je ne maîtrise pas. Happé par cet espace vierge, je galope, maladroitement dans les montées, je me lance sans réfléchir dans les descentes, puis je cours, en glissant un peu au plat, assez pour éprouver la plus belle des sensations ressenties jusqu’alors sur la neige. C’est un éblouissement, une révélation, une découverte, celle d’un ski de liberté qui m’entraîne à travers vallons et forêts, sans autre contrainte que celle de devoir retrouver mon lieu de départ à temps, et à regret.
Je suis « tombé en amour », comme disent nos cousins du Québec, d’une maîtresse, vêtue d’étoiles, qui aime à se faire caresser par le doux glissement de ces fines lattes sur son dos. Elle a subjugué mon adolescence fragile. Désormais tout sera prétexte pour la retrouver, éprouver de tels moments d’euphorie. Il me semble que rien ne pourra plus jamais m’éloigner de cette grande dame en éternel habit de jeune mariée, qui ne demande qu’à assouvir son besoin de frissons échangés avec ceux qui sauront la courtiser. À ce moment, je sais que je lui resterai fidèle tout au long de ma vie tant elle est le rêve auquel, sans le savoir, j’aspire. Mon père le savait. Il avait raison. Depuis ce jour, je lui voue pour cela une reconnaissance sans limite.

 

Chaque fois que ce coup de cœur me revient en mémoire, il me conforte dans la certitude que rien, non rien ne peut remplacer la sensation que laisse une première expérience de « terrain » comme celle-ci, tant elle est capable de déclencher notre désir de renouveler l’excitation qu’elle a produite. Je comprends aussitôt pourquoi le ski de fond est bien à l’origine de ma passion à le pratiquer, à le partager, à l’enseigner et plus encore à plaider sa cause sans réserve.
Il ne faut jamais perdre de vue que déclencher l’envie de retrouver le vécu de la découverte doit être la préoccupation majeure pour qui veut que celle-ci laisse une impression positive. Chez l’enfant comme chez l’adulte. Chez les personnes valides comme chez les personnes handicapées en quête d’une pratique qui leur semblait inaccessible, ou en reconquête de sensations oubliées depuis un accident.
Le moniteur, le parent ou l’ami qui veut attirer le néophyte vers une pratique nouvelle doit se rappeler ses débuts, rechercher les conditions les plus favorables pour appréhender ce milieu naturel qui peut ne pas être aussi accueillant qu’on le voudrait. On a sans doute trop coutume de dire que l’expérience des uns ne peut remplacer celle des autres. Il n’empêche !
Un vécu long et fort, s’il ne doit pas prôner un retour anachronique aux sources, autorise quand même à porter un regard critique sur l’évolution de « son » sport face à l’évolution de nos conditions de vie sociétale au fil des générations. Ne serait-elle pas, cette société (notre société), prise de vertige dans une fuite en avant peu maîtrisée ? Allons, courage, fuyons ! Ou plutôt, non, ne fuyons pas. Sans nourrir la prétention de tirer de grandes conclusions du passé, essayons au moins de faire résonner une petite voix dans la conscience (l’inconscience) collective. Le risque en est mesuré.
« Ah ! De mon temps… », comme disent d’une voix tremblotante et les yeux humides, mi-rieurs mi-abattus, les nostalgiques de leur passé de skieur. Un passé bien relatif comparé aux origines de la pratique du ski, qui, en l’occurrence, nous concerne. Car notre relation à l’histoire est forte et mérite d’être évoquée, invoquée lorsque la connaissance ne remonte pas trop loin dans le temps. Un exemple : nombre de personnes, extérieures à notre petit milieu du fond, il est vrai, restent persuadées que le ski de fond a été « inventé » en France à la suite des Jeux olympiques de Grenoble en 1968, et s’interrogent en conséquence sur la façon dont les épreuves nordiques ont pu être organisées par notre pays. De telles croyances, relatées par les médias, dont on reconnaît la puissance, peuvent semer le doute dans le désordre de notre quotidien.
Eh bien, non ! Il ne s’agissait pas d’une invention, mais plutôt d’une découverte par le grand public d’une pratique qui, bien avant de devenir jeu, sport ou compétition réservée aux dieux du stade, était née des besoins vitaux de l’homme. De la nécessité de se nourrir, de se défendre, de se déplacer sur la neige et de dompter une nature parfois rebelle. Une pratique qui n’était donc rien d’autre qu’utilitaire.