366 masculin

Mercredi 7 octobre 2015


9 h 10. Le portable sonne. Je le laisse toujours en mode vibreur sur le bureau en cas d’appel urgent. Le numéro qui s’affiche m’est devenu familier ces dernières semaines. Je saisis le téléphone. Sandrine, l’infirmière :
— Johann ?
— Oui ?
— C’est Sandrine, dit-elle, comme pour gagner quelques précieuses secondes. C’est votre maman…
— …
— Elle nous a quittés, dit-elle timidement.
— J’arrive tout de suite.
Le vide. Le vide sidéral intérieur. On a beau savoir, on a beau s’y préparer, on a beau garder de la contenance, quand la mort arrive tout part en éclats. La grande faucheuse fait un travail admirable de sape. Elle a pouvoir de mort, de rompre le cordon qui nous retient à tout ce qui compte. À la vie, aux êtres chers. À celle qui m’a donné naissance, à la première femme de ma vie, à celle qui a toujours veillé sur moi, à ce roc. À cette femme élégante, juste, douce, aimante, seule, bafouée, brisée, combative, forte, incroyablement forte. À ma mère. Ma mère. Cet être précieux dont je suis le fils, seul et unique. Un fils toujours fier comme Artaban.
Quelques petits mots timides pour m’annoncer la fin. Pour clore trop vite un parcours sur Terre. Le point en fin de phrase. Dorénavant c’est moi qui écrirai seul la majuscule de la prochaine phrase de ma vie. Machinalement, je prends ma veste de costume, enfile dessus un blouson de cuir, saisis mon casque. Un rapide « j’ai une urgence, je dois m’absenter, veillez à annuler mes rendez-vous de la journée, merci » jeté en passant à l’assistante du cabinet. Ne pas prévenir Catherine, mon associée, presser le pas, descendre quatre à quatre les escaliers, sortir le scooter de la cour, démarrer, rouler vite pour rejoindre l’appartement de maman dans le XVe arrondissement de la capitale.
Sur place, je monte en courant les marches jusqu’au deuxième étage. Je me hâte comme un idiot. À quoi bon ? Je ne peux plus rien sauver.
En entrant dans l’appartement, je suis saisi par l’odeur lourde, mélange d’un intérieur pas assez aéré, de senteurs médicamenteuses et aussi des odeurs familières de ma mère, avec une note de tête persistante de son parfum Rochas.
L’infirmière s’efface discrètement pour me laisser entrer dans la chambre. Éliane est là, allongée sur son lit, dans ses draps. Sandrine me dit tout bas qu’elle l’a trouvée dans cette position. Maman repose dans une posture digne et figée, comme si elle attendait la mort paisiblement, prête, résignée… Ses yeux clairs renvoient un dernier regard lumineux et calme. Je baisse délicatement ses paupières pour éteindre à jamais le si joli éclat de ses yeux verts.
À genoux au pied de son lit mortuaire, je me sens comme un petit garçon. Maman n’est plus. Plus de paroles réconfortantes, d’écoute patiente, de légères caresses sur la joue. L’homme que je suis devenu ne pourra plus serrer contre lui cette petite silhouette. Je ne sentirai plus la force qui se dégageait de son corps frêle. Plus personne ne m’appellera mon fils, Johann chéri, mon petit. Son départ est pour moi comme un passage tardif à l’âge adulte. Le lien filial coupé, me voilà seul face au monde. Ma carrure d’homme dans la force de l’âge doit dorénavant affronter la vie, sans la présence rassurante de ma mère. Sans son ombre permanente dans ma vie.
Je suis enfant unique et elle a toujours été ma référence. Au fil du temps, des années, des étapes de ma vie, ma mère s’est effacée de mon quotidien, sans jamais, au grand jamais, en disparaître ! Éliane était louve, mère nourricière, protectrice, exclusive. Avec une mère comme elle, difficile de s’affranchir de sa présence et de ses conseils.
Oui, j’ai aimé d’autres femmes, multiples et très différentes d’elle. Oui, j’ai aimé passionnément, fougueusement, charnellement les autres femmes de ma vie. Mais ma mère… elle reste cet être suprême, presque divinisé. Il m’aura fallu la rencontre avec Alicia. Le coup de foudre. L’amour de la maturité. Une femme différente, accessible, compréhensive, qui m’a aimé au lieu de juger, qui a laissé cet espace vital pour ma mère et moi, qui a compris et accueilli avec bonté notre lien exclusif et indestructible.
Et là, pauvre petite chose que je suis, tout petit homme, je me sens perdu. Quelque chose me retient d’avertir mon épouse. La peur de pleurer au téléphone ? De montrer ma faiblesse d’enfant ? De casser mon image ? La peur de comprendre que j’ai perdu maman pour toujours ? La peur de reconnaître que la femme de ma deuxième vie est Alicia ? Qu’Éliane n’est plus, happée par les ténèbres ou partie au ciel ?
Je n’ai pas entendu Sandrine quitter l’appartement. Je suis resté là, au pied du lit. Seul l’engourdissement de mes jambes m’a fait changer de position pour rejoindre le fauteuil en velours planté devant elle. Je vais passer la nuit à la veiller. Je trouve la lucidité d’envoyer à Alicia un texto bidon pour lui dire que je ne rentrerai pas.
Pourquoi lui dire aujourd’hui ce que je lui cache depuis des mois ? La maladie de maman, son cancer, l’hospitalisation, l’opération, la rémission, l’espoir qui l’accompagne. Puis la chute brutale, la perte, le néant. Toutes ces excuses pour ne pas dévoiler le mal qui a atteint maman, pour cacher mes visites quotidiennes, pour maquiller une réalité trop douloureuse à partager.
Même avec la femme qui vit à mes côtés. Je suis faible, je le sais. J’ai primitivement besoin d’être seul, de vivre ce silence avec ma défunte mère. Depuis qu’elle avait connaissance de son cancer, elle m’avait demandé d’être plus présent auprès d’elle. Non pas pour l’accompagner, mais pour me parler d’elle, de sa vie de femme avant d’être mère. De mon père aussi. Surtout de mon père. De Wolfgang et de sa famille.
Des mots, des mots, un flot de mots qu’elle a libéré tel un torrent. Je l’ai reçu comme un raz de marée. Un véritable tsunami qui a fait chavirer ma vie.