Le Mystère Clara Stephenson

Paris, jeudi 14 mai 2015
14 h 30


« Depuis un certain temps, je fais souvent le même rêve. Je suis au milieu d’un champ d’arbres en fleurs, un verger probablement. Il fait très beau, c’est le début du printemps et un vent léger souffle en faisant onduler les oyats et les graminées… »

Un bip métronomique réveilla Vincent à huit heures et, sans contredire la météo de la veille, le jour ruisselait déjà sur Paris d’un soleil éblouissant. Un peu plus tard, l’atmosphère était toujours aussi douce à en croire le monde dehors qui profitait de ces belles heures qu’un mois de mai radieux et victorieux était résolu à tenir. Par moments, une brise ondulait les feuillaisons et nous rappelait que l’été ne serait là que dans quelques semaines. Mais on sentait l’envie de bien faire et l’air de ce début d’après-midi était propice à perdre son temps. Vincent Dénapoli, quarante-huit ans dans quelques jours, était un de ceux-là. À l’angle des rues Oberkampf et Ménilmontant, à la terrasse d’un bistrot, il était attablé, le nez dans son mensuel. Derrière lui, la pendule Art déco qui surplombait le comptoir en bois élimé par des années d’apéros affichait ostensiblement 14 h 30. Il attendait que l’heure s’écoule, en touillant avec minutie le café qu’il venait de sucrer. Il prenait grand soin de ne pas délayer la crème sur le dessus, de fine texture et de couleur noisette qu’il dégustait en premier, comme à son habitude. Vincent était un dandy, toujours tiré à quatre épingles. Cette élégance, il la tenait de ses parents. Sa mère, Suzon, était agrégée de lettres et son père, Livio, avait été consul d’Italie à Chambéry ; autant dire que le savoir-vivre, dans la famille, était sacerdotal. De facto, il était devenu un vrai épicurien, un hédoniste même, tant il aimait s’adonner aux plaisirs luxuriants que la vie pouvait lui procurer. Il portait invariablement des jeans slims et des Chelsea boots noires et possédait une collection de vestes, de préférence cintrées, qu’il ordonnait soigneusement dans un dressing spécialement dédié. Sans être un maniaque compulsif, Vincent aimait que les choses soient nickel, abstraction faite de sa compilation de disques anarchiquement rangée et qui surchargeait son étagère. Il avait toujours eu de l’antipathie pour la laideur et exécrait par-dessus tout les fautes de goût. Vincent appréciait la vie, la vénusté des femmes callipyges et nourrissait parfois son imagination de senteurs opiacées. Chaque jour, il profitait de l’instant présent et essayait d’en tirer toutes les joies, rendant ainsi hommage à la locution latine carpe diem chère à Horace. Son opiniâtreté l’avait amené à exercer le métier dont il rêvait ; il était contrebassiste de jazz, féru du courant liquoreux des années cinquante.
C’est dans un tumulte propre aux rues parisiennes que Vincent sirotait donc son expresso. Assis en terrasse, sous la ramure d’un mûrier platane que le vent faisait murmurer par moments, il était plongé dans la lecture du Rock’n’Folk du mois dont Blur, emblématique leader de la « britpop », faisait la une. Autour de lui s’offrait, comme tous les jours, le fourmillement intense d’une ville de quelques millions d’habitants. Les bouches du métro avalaient et déglutissaient un flot incessant d’autochtones et de touristes en goguette, sans interruption. Les stores ombrageaient les tables Montmartre sur lesquelles, en quête de lenteur, les clients savouraient le temps qui passe. Le rythme cardiaque des deux artères imprimait à l’endroit un bourdonnement lancinant, presque apaisant à force. Il en résultait une certaine poésie urbaine, ponctuée d’un concert de klaxons, réaction héréditaire propre au parisien motorisé. Dans cette atmosphère rétro, le bistrot où Vincent aimait prendre ses aises semblait être d’un autre âge. Le décor à lui seul signait l’histoire du lieu, attestée par des murs saturés de cadres qui racontaient, au fil des décennies, la vie du quartier et de ses habitants.
Vincent allait avoir quarante-huit ans dans quelques jours. Il avait reçu, en avance, et comme chaque année, un colis de Wellington envoyé par Émilie, sa sœur de trois ans son aînée. Émilie avait suivi les traces de leur père et était attachée à l’ambassade de France en Nouvelle-Zélande. Elle était partie depuis maintenant vingt ans avec Jimmy Harrington, un chercheur océanographique qui était venu parfaire ses études en France. Ils s’étaient mariés et Vincent avait deux nièces, Jennie et Victoria, qu’il voyait le plus souvent sur Skype même si sa frangine essayait de venir au moins une fois par an avec la famille. Au début de l’année 2000, quelques années après la fin des Golden Brown, son groupe de musique, Vincent avait décidé de tenter sa chance à Paris. Bien lui en avait pris puisque son talent de bassiste, puis de contrebassiste de jazz, avait été vite reconnu. Aujourd’hui, il empilait ses cachets d’intermittent assez facilement pour ne pas avoir besoin d’aller pointer à l’usine. Depuis quinze ans, il habitait toujours au 24 de la rue Michel-Chasles, dans le quatre-vingts mètres carrés familial au parquet cossu que son père avait acquis dans les années quatre-vingts. La proximité de l’immeuble avec la gare de Lyon avait été la condition sine qua non qu’avait imposée Suzon pour s’installer à Paris. Il était perché au cinquième étage et dominait une partie des toits du quartier. Vincent en avait reçu l’usufruit à la mort de son père, qu’un arrêt cardiaque pendant une sieste avait emporté, sans un mot, à tout juste quatre-vingts printemps. Ce jour-là, Vincent et sa sœur avaient perdu leur mentor. Il leur avait inculqué l’altruisme, la probité et la volupté de la musique classique. Il leur avait transmis l’idée de vivre pleinement leur existence et de l’enrichir du mieux qu’il pouvait par la culture. Grande et éternelle fumeuse, leur mère avait été emportée trois ans plus tard d’un cancer du poumon. Il avait été découvert tardivement et métastasait ses organes vitaux. Elle était partie en seulement trois mois, chez elle à Chambéry, entourée par ses amis, par Vincent et Émilie qui la soignèrent jusqu’au bout. De Suzon, ils avaient gardé l’éducation, l’harmonie et les sortilèges de l’élégance.