La dysharmonie

Les artistes se remirent en mouvement, s’affairèrent à leur tâche. Comme l’on s’affairerait à répondre à un besoin, pensa sur le moment Ali. À ce dernier de poursuivre son questionnement : si ces gens cherchaient, par tant d’efforts, à satisfaire un besoin, mais alors de quel besoin s’agissait-il ? Voilà une question au cœur de son sujet. Un bout de ficelle à tirer, imaginerait-on. De nouveau il se leva, fit les cent pas et se rassit. Et puis une idée lui vint à l’esprit, tel un éclair dans le ciel : tout compte fait, ce besoin ne serait autre que celui de vouloir exister quelque part, considéra-t-il. Ne suffisait-il pas d’observer le type des artistes ? Un type basané au regard foncé, coléreux. Des crânes tondus au visage d’enfant, parfois pleurant d’une douleur imperceptible. Il suffisait simplement de les regarder et de comprendre combien il luttait pour exister ici, bien que cet endroit n’ait été qu’un microcosme. Certainement faute de mieux ailleurs. Et il s’interrogea : la bourrée ne serait, en définitive, que la résultante d’une impossibilité de se réaliser ailleurs ? Cette rage qui l’animait tant ne serait alors que l’émanation d’un empêchement ? Les chorégraphies, ces gestes douloureux du corps répétés encore et encore, ces jolis pas de danse si légers, seraient donc à la fois un chemin et un déversoir de rage.