La Dysharmonie

Au quartier Paul-Mistral, où habitait Ali, il y avait ceux des quatre barres et ceux du fond. Des nuls, des peureux, des mangeurs de cochon, voilà ce qu’ils étaient ceux du fond. Ils n’avaient ni la vaillance ni le style, les affreux. Ali, lui, faisait partie des premiers ; de ceux des quatre barres, des braves, des authentiques. Il habitait au commencement de ce grand « S » : un immeuble d’au moins huit cents mètres de long, traversant de bout en bout le quartier, à quelques pas de deux écoles primaires. De sa fenêtre, perché au huitième étage, il voyait cette artère serpentant au pied du géant de béton, pénétrant dans le cœur du quartier. Il distinguait aussi le petit terrain de foot délimité par la cour de l’école élémentaire Mistral, par le gymnase et les arbustes côté artère. À croire qu’en ces lieux, on avait pris soin d’enserrer les espaces, de les organiser pour contenir le vivant dans un prêt-à-vivre. Nul besoin de penser à un « autour de soi ». De se le façonner. Et même d’aller le rechercher ailleurs. Ici, tout avait été prévu dès l’origine.
Du haut de ce géant de béton, on percevait aussi la cime des arbres excessivement touffus, enracinés sur cette place entourée de murettes empierrées. Un cosmopolitisme régnait là, une ambiance fraternelle. On se posait en petits groupes, les soirées d’été, quand l’air devenait plus léger. En cet endroit, certains confabulaient quand, quelques mètres plus loin, d’autres ruminaient ou encore se susurraient des mots avant d’éclater de rire. Ça remâchait les afflictions de la vie, les impossibles douloureux, les tensions dans les foyers… Ils parlaient. Ils ne faisaient que cela. Ça ne coûtait pas un centime de franc que de parler. Ah ! ces bonnes gens, fauchés, râleurs, rudes. Et la marmaille partout, allant et revenant, ne cessant jamais ses mouvements au milieu des grands, lesquels étaient indifférents. À deux pas de là, se situait l’illustre Maison Pour Tous. Et, à ses côtés, la bibliothèque, laissant imaginer qu’on lui aurait donné une place stratégique : du loisir à la culture, quelques pas suffisaient. Du moins en apparence. Un faux-semblant, cette proximité ? Une question qu’on pouvait se poser aisément.
De sa fenêtre, Ali voyait aussi des gars, fringants, agités, autour d’une grille de métal. Laquelle, fixée au pied de l’immeuble, soufflait un air chaud. Tous l’appelaient banalement « la plaque chauffante », comme pour se donner un repère de rencontre. Ils traînaient, les gaillards, à longueur de journée. Ils fumaient aussi. Du tabac, mais pas seulement.
Il claquait la porte, Ali, chaque matin, pour fuir les avertissements incessants de sa mère et le bazar régnant dans le cinq-pièces plus cuisine. Ça braillait, les matins, dans l’appartement. Dans la montée aussi, ça hurlait ; pleurait, riait, jouissait. Oui. Ça jouissait. Entre les canailles qui, secrètement, se partageaient leur butin sur ce carrelage constitué de minuscules carreaux couleur cramoisie, entre deux étages, et ce couple pour le moins insolite enfoncé dans le vide-ordure s’adonnant à de vigoureux ébats, et s’y rendant fréquemment pour commettre leur forfait, que de jouissance ici ! Il y avait aussi de la tristesse. Comme cette dame, une Tunisienne qui occupait le premier palier, et dont le mari venait de disparaître, emporté par une maladie, bénigne de prime abord, mais qui s’était avérée fatale. La malheureuse. Les voisins l’entendaient sangloter à travers les murs, réclamant son homme à Dieu chaque nuit que celui-ci faisait.
Ali aimait descendre à pied plutôt que de prendre l’ascenseur. Cela lui permettait d’écraser quelques blattes dans la foulée. La vérité, c’est qu’il avait la trouille des ascenseurs. Il rejoignait Antony, un ami, qui avait fait de la plaque chauffante son lieu de prédilection. Assidu, celui-ci s’y plantait le matin, l’après-midi et le soir. Et parfois seul. Antony, que tous appelaient « Tonio », était un personnage cocasse fort sympathique, rond, joufflu, au teint légèrement bistre. Il avait des cheveux fins, châtains et raides, qu’il coiffait classiquement sur le côté, sans qu’ils tiennent par ailleurs. Si bien qu’ils lui tombaient en permanence sur le front. Il parlait souvent de ses origines italiennes, dont il était fier et qu’il mettait franchement en avant. Surtout devant les filles, dont il était particulièrement friand. Qui ne l’était pas d’ailleurs, ici ?