Petits entrechats (quelques nouvelles félines)

Chat policier

 

Si je préfère les chats aux chiens,
c’est parce qu’il n’y a pas de chat policier.
Jean Cocteau


Le lieutenant Chaval râlait.
Pour l’instant, sans uniforme, il n’était que Régis, assis à la table de la cuisine en face de Chantal qui connaissait bien ses sautes d’humeur et lui offrait un visage sans expression, le temps que la crise se dissipe. Le café noir trop chaud finirait par refroidir en proportion de son bouillonnement intérieur.
Ce qui arriva effectivement. Le volcan n’était plus que solfatare :
— Une nouvelle affaire inextricable ?
— Comme d’habitude. On dirait que les gens d’ici ne sont que des pervers qui se plaisent à compliquer les meurtres, les vols et les enlèvements…
— Rien que pour embêter la brigade…
— Exactement !
— Et bien sûr aucun de vous n’est parano…
— Oh toi ! Ce n’est pas parce que Madame est psy qu’elle doit se permettre des remarques désobligeantes envers l’ange qui lui sert de mari.
Rires. Régis est un bon gars qui adore sa femme.
— Explique-moi.
— Une nouvelle disparition à vingt-cinq kilomètres d’ici, une ferme de Massicourt, les Macheron…
— Ceux qui élèvent des chèvres ? Shahina y est allée il y a deux ans avec sa classe. Tu te souviens, elle nous serinait pour que nous lui en offrions une.
— Oui, un couple venu s’implanter il y a une vingtaine d’années avec leurs deux enfants, Mélanie, âgée de dix-huit ans et Mickaël, quinze. Mélanie a disparu avant-hier.
— Une fugue ?
— Difficile à dire pour l’instant. Elle est majeure et nous ne pouvons pas officiellement entamer une enquête, un majeur a le droit de disparaître. Cependant, l’interrogatoire des parents et l’enquête de voisinage laissent penser que la jeune fille n’était pas du genre à s’enfuir de chez elle sans prévenir.
— On a connu bien des cas de ce genre. Le désir de fuite peut couver dans les personnalités les plus calmes et intégrées, et un petit détail insignifiant fait que les personnes passent soudainement à l’acte, d’autant plus violemment que le désir a mis du temps à s’épanouir.
— Je souscrirais volontiers à ton hypothèse qui fera partie des pistes à étudier bien sûr, mais ce qui commence à me hanter sérieusement, c’est que ce n’est pas la première fois qu’une jeune femme disparaît dans la région. Autant de fugues en si peu de temps, c’est bizarre.
— Tu sais, des phénomènes d’hallucinations collectives ou de passages à l’acte en nombre ne sont pas extraordinaires. Dans les couvents par exemple, les périodes des règles chez les sœurs finissent par se synchroniser et quand le diable s’en mêle, tous les esprits se réunissent et se confondent.
— Oui, seulement ces phénomènes se déroulent dans des milieux grégaires et confinés, alors que dans nos affaires, les disparues habitaient loin les unes des autres. Ces disparitions ne semblent avoir aucun lien entre elles.
— Voilà cinq ans que cela dure. Une bonne partie de la population du secteur prend peur, surtout les jeunes femmes et leurs familles. Des rumeurs accusant telle ou telle personne circulent. Quant à votre brigade…
— Ne remue pas le couteau dans la plaie. À chaque fois nous avons fait appel à nos collègues scientifiques… Nada ! Aucune trace, pas d’ADN, de taches de sang ou autre.
— Certaines déclarations de témoins se recoupent : les filles qui partent en boîte ou à un anniversaire…
— Et qui n’y arrivent même pas ! Nous ne pouvons pas surveiller toutes les donzelles qui ont envie de s’amuser. Surtout que certaines d’entre elles étaient des touristes.
— Est-ce que vous avez essayé de piéger l’auteur des enlèvements – si enlèvements il y a, car ce ne sont que des disparitions pour l’instant – avec une de vos jeunes collègues comme appât ?
— Déjà, il faut trouver la collègue assez courageuse pour jouer le rôle, et ensuite, le criminel éventuel est tellement malin… Des experts ont étudié toutes les possibilités. C’est désespérant.
Chantal comprenait le désespoir de son compagnon. Elle se plaça derrière lui et lui prodigua des caresses maternelles destinées à calmer l’enfant rageur qui bouillait en lui. Régis lui avait toujours été reconnaissant de ces massages qui lui rendaient raison et lucidité dans les moments de panique. L’amour de ces deux-là passait par une grande tendresse, et une complicité intangible qui grandissait en proportion du temps à vivre ensemble. Ils commençaient à percevoir que cela durerait au-delà de leur propre mort.
Régis s’habilla et partit travailler tandis que Chantal s’occuperait pour une fois de ranger et arranger la maison. Ce jour, elle ne travaillait que l’après-midi.
Vers dix heures, ayant terminé, il lui prit l’idée d’aller rendre visite aux Macheron. Elle les connaissait de loin, et la visite de la ferme avait tellement plu à leur petite fille. Ses pensées de maman lui serrèrent le cœur. Shahina grandissait si vite, avec les attitudes et expressions de gamine qui se dissolvaient progressivement à jamais, tel le chat de Chester. Ne subsistait plus que le sourire de l’enfance, tandis que surgissait l’apparence de la femme en devenir. Chantal avait envie de soutenir la famille de la disparue, de les aider. Ici on ne concevait pas l’intervention d’une cellule psychologique.
Perdue dans ses pensées, elle fut étonnée d’arriver si vite. Elle se gara dans la cour et alla sonner à la porte. Une femme aux traits tirés la regarda à travers les rideaux, jaugeant la voiture, la conductrice, et finit par entrouvrir la porte. Lassitude, désespoir et méfiance.
Chantal prit instinctivement la hauteur de voix et le ton rassurant dont elle usait avec ses patients. Elle se présenta, parla de sa fille, de sa visite, de son mari, s’occupant de l’affaire. La femme la laissa entrer et lui proposa un café. Chantal ne voulait pas enquêter, cela avait été fait, mais peut-être un détail… Tout en discutant de femme à femme, mère à mère, cœur à cœur, peur à peur, elle resta aux aguets… Au fil de la conversation, elle s’aperçut que madame Macheron se détendait, se confiait, parlait de sa fille avec des sanglots et puis aussi avec fierté, car Mélanie excellait en bien des domaines et promettait de devenir une femme extraordinaire. La maman proposa à Chantal de rester pour le repas, mais elle s’excusa pour cette fois et promit de revenir, ce qu’elle entreprendrait certainement, un sentiment d’amitié naissant entre les deux femmes.
Chantal revint à la maison. Régis ne serait pas là, préférant déjeuner sur place dans un petit resto où il avait ses habitudes. Elle était un peu en retard et songea qu’elle en serait quitte pour un morceau de fromage vite avalé… Tant mieux pour la ligne !
Alors qu’elle descendait du véhicule, un petit bruit à l’arrière l’intrigua. Elle rampa pour examiner la banquette et les dessous de siège et bientôt en découvrir l’origine : un chat pelotonné sur le plancher, émettant des petits miaulements plaintifs. Il avait dû se glisser par la vitre ouverte et appartenait certainement à la ferme.