Rencontre improbable

 

 

Pendant que le paysage continuait de défiler, je repensai à un autre voyage, fait une dizaine d’années plus tôt…

Entre Bamako, la capitale malienne et Bobo Dioulasso, ville importante du Burkina Faso, je voyageais en camion bâché. C’était un camion classique de taille moyenne, muni d’une grosse bâche. Dans la benne avaient été rajoutés des bancs qui permettaient de faire asseoir les passagers. Cet engin n’était pas du tout confortable mais il possédait de grosses roues motrices qui lui permettaient de passer à peu près n’importe où…

Après avoir dépassé Fana, nous roulions vers Sikasso, le trajet se faisait via une piste assez large, tout allait pour le mieux. Nous étions une vingtaine de passagers, certains se connaissaient et discutaient entre eux, d’autres firent connaissance. Fatigué par le voyage de la veille, la tôle ondulée me berçait. En arrivant au poste frontière, j’étais tout à fait réveillé et j’observais mes compagnons de route. Un des passagers attira mon attention, il s’appelait Mamadou, il avait l’air plutôt sympathique et il était assis à côté d’une vieille femme, je compris que c’était sa maman.

Mamadou parlait parfaitement français, il expliqua à l’assistance qu’il s’apprêtait à se rendre dans un petit village frontalier du Burkina Faso, il allait visiter un sorcier qui devait le guérir d’un problème de santé. Puis, je le vis sortir d’une grande enveloppe kraft, une radio qui représentait une partie de son anatomie, il s’agissait du fémur. Mamadou parla de plus en plus vite et fort, il passa ensuite la radio à son voisin de droite en faisant un compte-rendu comme le ferait un médecin radiologue, le type qui observait la radio, acquiesça puis celle-ci changea de main, Mamadou se leva pour préciser son propos directement sur le fémur radiographié. Puis, vint mon tour, je sentis tous les regards se figer sur moi. Je fis un signe d’approbation et passai la radio à mon voisin qui s’en débarrassa quasiment instantanément.

L’homme qui venait de recevoir la radio était japonais, il s’appelait Fujihiro, j’avais échangé quelques politesses en anglais juste avant que nous grimpions dans le camion. Fujihiro regarda attentivement la radio et à la manière d’un professionnel, se mit à la lumière. Pendant de longues secondes, tous les voyageurs eurent les yeux rivés sur lui. À la fin, Fujihiro leva les yeux et lança : « There is no problem ». Mamadou devint tout pâle, se leva vers Fujihiro pour lui indiquer sur la radio, là où il avait mal. Le Japonais, imperturbable, répéta : « There is no problem ». Mamadou, visiblement agacé, lui prit la radio des mains, en lui décochant un regard sévère, Fujihiro le regarda droit dans les yeux et lui dit : « I’m a doctor ».

Sans avoir besoin de traducteur, tout le monde avait compris. Mamadou retourna s’asseoir à côté de sa mère et resta muet jusqu’à la fin du voyage. Quelques personnes essayèrent de lui parler mais il ne répondit pas. Mamadou avait préparé ce voyage depuis de longs mois, il y avait investi toutes ses économies et, presque arrivé à destination, il apprenait qu’il n’avait rien !