Jon, le marin du Pays basque

Le repas vite avalé, avant de repartir à l’école, avec un ou deux copains de classe qui habitaient le quartier, Jon et ses frères en profitaient pour dévaler la rue de la Monnaie, passer sous les arceaux de la rue Port-Neuf et se rendre au bord de l’Adour, entre la mairie et le jardin public, pour jouer parmi les piles de bois qui s’entassaient sur le bord des quais.
Ces traverses étaient en attente d’être enlevées par les grues. Il s’agissait de bois pour la construction que l’on chargeait à bord des navires marchands, lesquels mouillaient le long des quais de la mairie de Bayonne jusqu’aux allées marines, en direction d’Anglet. Il y avait toujours là, à proximité, retenue à quai par une amarre, une barque de livraison. Les enfants s’enhardissaient à descendre les marches en ciment du quai, puis parvenaient à se hisser sur cette annexe. Ils jouaient aux capitaines de marine franchissant les océans. Ils ignoraient le danger que leur position sur le frêle esquif leur faisait courir bien qu’ils aient appris à nager l’été précédent à la baignade du Brise-Lames, au quartier Blancpignon à Anglet.
Sur cette barque, agitée seulement par le clapotis de la houle très faible à ce niveau de l’Adour, les enfants, en position du rameur, tournaient leur regard vers l’embouchure. Ils imaginaient des batailles navales, des voyages lointains, et au bout de cette étendue d’eau, les Amériques qu’ils pensaient pouvoir rejoindre avec cette frêle embarcation. Ils partageaient le rêve de découvrir le Nouveau Monde, mais pour cela il fallait des vivres afin de réussir la traversée. Car Jon, leur chef de nage, du haut de ses dix ans, une main sur la rame, pointant l’index de l’autre main, ne cessait de leur répéter : « l’Amérique, c’est de l’autre côté ! »
Qu’à cela ne tienne, sans rien dire aux parents, Jon prépara un plan visant à réunir des provisions : les trois frères étant les plus motivés, ils mirent de côté, dans une cachette, le goûter quotidien. C’était le plus souvent un morceau de pain avec un peu de fromage ou une barre de chocolat, plus rarement de la confiture qu’on leur confectionnait pour le quatre-heures de l’école. La classe se terminait tous les jours à 18 h 30, sauf le samedi, à dix-sept heures. Seul le jeudi était libre, toutefois, il y avait catéchisme le matin, patronage et/ou sport l’après-midi ; les scouts marins pour Jon, les louveteaux pour ses frères plus jeunes.
Ce manège dura peu, car leur mère découvrit fortuitement la cachette où étaient entreposés les goûters et demanda des explications : « Si vous ne me dites pas pourquoi vous cachez ce manger, je vais en parler à votre père… »
La tête basse, les conspirateurs avouèrent leur projet. Ils échappèrent à la colère de leur père, mais ils écopèrent de privation de goûter pendant huit jours.