Le Bateau du 18 Mai

Victor était parti le 21 avril, sur le bateau du même nom. Il avait dû patienter deux jours et une nuit avant de pouvoir embarquer, sur la plage d’une jolie baie dont l’entrée maritime était suffisamment resserrée pour lui donner l’impression d’avoir été transporté dans un monde presque clos, plutôt accueillant au premier abord.
Cependant, l’inquiétude ne l’avait guère quitté depuis son arrivée : malgré ses efforts de concentration, il ne parvenait pas à se souvenir et se rendait compte qu’il ne connaissait ni les tenants ni les aboutissants de son voyage. Comment avait-il pu parvenir jusque-là, mais, surtout, vers quelle destination allait-il bientôt se diriger ?
Pourtant, sachant qu’il ne pouvait plus l’éviter, il avait soigneusement préparé son départ en peaufinant tous les détails auxquels il était amené à penser et sur lesquels il pouvait encore influer. Ses proches savaient comment il souhaitait que les choses se déroulent, il leur aurait été difficile d’ignorer toutes les consignes, orales ou écrites, qu’il avait laissées : l’échéance approchant, il l’avait au mieux anticipée, tout en essayant de la retarder au maximum.
En France, il commençait à faire beau et la douceur du soleil printanier qui semblait vouloir s’installer, à laquelle il arrive souvent que l’on oublie de prêter attention plus avant dans la saison, constituait un véritable plaisir quand il sortait en profiter sur son balcon, notamment le matin et en début de soirée. C’est à cette époque que la nature lui avait toujours paru la plus belle, composée comme un tableau impressionniste de milliers de taches de couleur, entre les parterres de fleurs et celles des arbres fruitiers, sur les fonds bleus du ciel et vert tendre des marronniers plantés dans le parc, qui semblaient patiemment ouvrir leurs feuilles comme autant de mains, doigt par doigt, un peu plus chaque jour. Il aurait voulu en jouir plus longtemps, mais, malgré sa ferme volonté de rester encore un peu chez lui, arrivé au 20 avril, il n’avait pas pu repousser plus loin son départ.
Il se retrouvait donc, sans savoir comment, sur cette plage à l’allure presque paradisiaque. La nature semblait idyllique. Le sable, fin et clair, était chauffé par un soleil constant mais nullement oppressant, et léché par de fines vaguelettes dont l’eau claire paraissait avoir envie de venir s’étendre à côté d’éventuels baigneurs. Une végétation de type tropical, à base de palmiers et d’essences colorées, embrassait l’ensemble de la crique, donnant ainsi au lieu un aspect convivial et chaleureux. Il y régnait toutefois un silence profond, presque oppressant, que seul le clapotis de l’eau autour des quelques rochers émergés qui ponctuaient la surface était autorisé à rompre.
Victor n’était pourtant pas seul. Beaucoup d’autres gens étaient assis près de lui, vêtus comme il l’était d’une tunique claire, dont les drapés très souples semblaient autoriser n’importe quel mouvement et surtout inciter chacun à la sérénité. Mais tous, comme si leur esprit avait été éparpillé, paraissaient chercher à le rassembler et se recueillaient dans un mutisme absolu. L’ensemble était troublant et Victor se sentait plus désarçonné que mis en confiance par un environnement dont il ne parvenait pas à penser qu’il augurait bien de son voyage.