Mis à part le néant

Un simple sourire et je franchis les quelques pas qui nous séparent, sur la crête déchirée de la falaise, abrasive comme un volcan gelé. Je viens à côté de toi contempler la passerelle qui, en traversant le vide, relie la paroi où nous sommes à celle qui se trouve en face, et par laquelle on regagne le sentier en contrebas. Comme pour lutter contre le néant ou pire, la vanité, je reviens dans tes bras, mais avec un air de défi, une raideur partagée. Juste le temps de murmurer à ton oreille.
Tu fais chier.
Je sais.
Ouais c’est ça, tu sais.
L’instant d’après, passe dans tes yeux bleus une lueur inconnue. Une lueur sombre comme un message crypté. Je me perds dans la contemplation du vide qui nous tend les bras. Et comme je ne dis rien, tu m’interpelles doucement : Tu te rends compte un peu, de la violence du moment ? Tu ne peux pas me dire de faire semblant pour le simple bonheur de passer du temps avec moi.
Tu ne sais pas.
Tu ne sais rien, sinon qu’on n’a pas le choix…
Ce sera les deux, ou aucun des deux.
Un ange passe. Ou plutôt un démon.
Relever la tête, vite.
Dans ce cas… ce sera aucun des deux.
Tu n’acquiesces pas. Qu’attends-tu pour te révéler ? Tu ne dis rien, tu ne fais rien, tu restes rude et froid comme la roche.
Tu es sûre que ça va aller ?
Franchir la passerelle, flirter une dernière fois avec le vide et traverser les enfers pour voir ce qu’il s’y passera.
Rien, peut-être.
Probablement.
Parce que tu viens de tout gâcher.
J’ai déjà dansé sur cette passerelle.
C’est ce que je te dis, avec un air de défi, comme pour te prouver là, tout de suite, avant que les choses ne se compliquent, avant que nous ne franchissions la passerelle pour passer de l’autre côté, que j’y survivrai, à tes mensonges et à nos vanités.
Tu veux qu’on traverse ensemble.
Mais je décide de passer la première.
Je m’avance prudemment. Un pas de plus vers le vide, vers un autre monde. Je pose le pied sur la passerelle qui bouge légèrement sous l’effet de mon poids.
Marcher sur le vide.
Un pas de plus, léger. La pointe des pieds d’abord, puis le reste du corps, transporté comme par un coup d’aile.
Voilà. Juste là. Un pied après l’autre, vers le ciel au-dessus.
Marcher au-dessus du néant et sentir enfin, dans un instant jouissif, s’évanouir la crainte.
Vient la délicieuse certitude qu’on ne tombera pas.
Que tout est bien, follement bien.
Je laisse échapper un petit cri. Celui de l’oiseau qui prend son envol, qui sait enfin où il va, qui se presse à quitter la branche sur laquelle il est posé pour rejoindre un horizon nouveau. C’est comme s’envoler. Il suffit d’avancer. Accepter de ne plus sentir son poids. Il suffit de sentir le vent dans ses cheveux, de le sentir traverser ses vêtements, de le laisser faire en se laissant dévier. Il suffit d’épouser ses mouvements, de regarder devant. Surtout pas derrière. Il suffit de voler pour aller se poser de l’autre côté, et voir ensuite ce qui s’y passera.
Ou ne passera pas.
Franchir la passerelle, c’est renoncer aussi.
Un pas dans le vide, un pied au-dessus. Entre-deux.
Derrière veille le fauconnier.
Autant que faire se peut.
Après avoir rejoint l’autre côté, je jette un regard en arrière pour mesurer l’ampleur du chemin parcouru. J’ai les mains moites. J’essaie de déglutir, mais j’ai la bouche sèche.
Égal à toi-même, tu te contentes d’un haussement d’épaules.
Ce type est complètement barré.
Tu cours après les limites, tout le temps, comme pour lui échapper en lui sautant dessus, ce vide qui te guette aux abords de la vie. Tu aimes croire que tu peux dompter ce danger, en maîtriser les risques et acquérir avec ça la sensation de n’en avoir pas pris. Tu me l’as dit souvent : un jour ça pourrait mal finir à force de jouer tout le temps avec le néant, avec les arêtes. Mais qu’est-ce que tu cherches au fond ? Pourquoi cette obsession, la nécessité fragmentaire de s’échapper avant la fin ? Pourquoi toujours plus, plus loin, plus vite ? Quelles vérités cherches-tu dans les jupes de la mort ?
Tu me l’as dit souvent, que si un jour ça devait mal finir, il ne faudrait pas te laisser dans cet entre-deux. Ne pas te laisser finir gentiment une demi-vie maudite où tout serait condamné. Il faudrait avoir ce courage. Tu crois que tu l’aurais ce courage ? Tu n’auras pas le choix, de toute façon.
Avec toi, on n’a jamais le choix de toute façon.
On se suit sans mot dire dans la descente, longue et pénible comme un désir gâché qui ne dit pas son nom, mais que l’on aperçoit, dans un coin de son esprit, suspendu à la roche, là-haut, en train de se balancer sottement jusqu’à tomber un jour. À certains moments, tu es si près que je peux sentir ton odeur ; celle de ton corps et de tes vêtements, du feu que tu as allumé le matin avant de partir pour que les enfants aient chaud lorsqu’ils se lèveront. L’odeur de ta sueur musquée, celle de l’adrénaline, de la folie, de mon corps trop proche du tien, tout contre la pierre. Je pose pied à terre avec un soupçon de regret et ce goût amer qui laisse les lèvres sèches. Je me sens douloureuse, fourbue de l’intérieur, étrangement fatiguée ; et je n’ai qu’une hâte, celle de me réveiller de ce rêve étrange et pénétrant.
Celui-ci n’a déjà que trop duré.