La Chance de s'en tirer

Dix-sept ans ! Ce jour-là, j’ai dix-sept ! C’est mon anniversaire. Cela compte un anniversaire à cet âge-là. Ma mère a préparé un déjeuner un peu plus fin. Ce n’est pas une grande fête, car je crois bien que c’est un jour de semaine. Je ne me souviens pas bien. On n’a pas beaucoup de temps, car il faut travailler. Et puis… il se passe certaines choses, il y a certains événements… Mais c’est tout de même le jour de mes dix-sept ans !

Ma mère fait son entrée dans la salle à manger, avec un grand plat chaud et fumant, tenu des deux mains protégées par un torchon, au moment même où, précisément, une forte rumeur parvient de la rue à travers les fenêtres fermées. Toujours portant son plat, au lieu de venir vers la table, elle s’approche de la fenêtre pour regarder, cependant que nous attendons, et la regardons. Elle nous tourne le dos. Elle ne parle pas. Elle a une curieuse rigidité en tenant ce plat, un silence, une immobilité et une fixité dans l’attitude. Tout est silence : papa, ma petite sœur, et moi, et la rue, et le quartier, et Paris tout entier.

 

Et soudain, ce silence est cassé, fracassé ! Le plat est tombé à terre. Maman, et ses mains, et tout son corps, n’ont pas bougé, et le bruit du plat cassé est répercuté par un bruit rythmé, rythmé, sec, en mesure.

Schtrak, schtrak, schtrak, schtrak, dans le grand silence du quartier.

Le rythme du bruit est presque celui d’un cœur, mais le bruit lui-même est froid, dur, métallique, du fer frotté sur de la pierre.