C'est arrivé demain

Prologue

 

Ce texte est composé de trois récits différents, mais qui forment un ensemble cohérent. Ces textes sont nés de ma découverte relativement récente (moins de dix ans) du prix Nobel de littérature, José Saramago. Dans trois de ses romans, à ma connaissance, l’auteur part d’une hypothèse, d’un fait, invraisemblable, dont il n’expliquera jamais les causes.
Dans L’Aveuglement, pratiquement tous les habitants d’un pays (le Portugal, mais il n’est jamais cité) sont progressivement atteints d’une cécité totale. José Saramago décrit dans son roman les conséquences probables ou possibles d’un tel évènement.
Dans Les Intermittences de la mort, toujours dans un Portugal non cité, plus personne ne meurt. Mais il ne s’agit pas de guérison, les agonisants demeurent agonisants.
Dans La Lucidité (qui reprend certains personnages de L’Aveuglement), toujours dans un Portugal non cité, plus personne ne met de bulletins valides dans les urnes lors des élections. Il y a pourtant des candidats, qui eux aussi s’abstiennent.

J’ai donc, à mon tour, écrit un roman, comme une variation autour du thème de l’invraisemblance. Un roman, ou plus exactement trois récits, qui commencent, eux aussi, par une anomalie.
Dans Tout était normal, brutalement, les Israéliennes ne mettent au monde plus que des filles et les Palestiniennes, y compris de nationalité israélienne, plus que des garçons.
Dans La Débandade, la grande majorité des hommes résidant en France métropolitaine (jusqu’à plus de 80 %) sont frappés de dysfonctionnement érectile.
Dans Jules et Jim en pays noir, en quelques mois seulement, les couples « caucasiens », partout à travers le monde, donnent naissance à une curieuse descendance.

 

 

La débandade

 

Son coup de fil m’avait ennuyé, deux fois. Une première parce qu’il m’avait ennuyé, une deuxième parce que j’étais ennuyé (honteux plutôt) qu’il m’ait ennuyé. J’ai pourtant accepté sa proposition. C’était la première fois qu’elle me téléphonait, habituellement nous échangions par SMS. Non, pas tout à fait la première fois, nous avions eu un échange direct, un seul, il y a un certain temps, pour dissiper un quiproquo ; je l’attendais devant chez elle, elle m’attendait devant chez moi, un premier SMS m’avait averti qu’elle avait raté le bus – dans mon esprit c’était le bus pour rentrer chez elle, dans le sien le bus pour aller chez moi –, je l’attendais tranquillement en surveillant sa porte des yeux. Cela aurait pu durer, c’est elle qui s’était impatientée la première et m’avait appelé. J’avais l’impression qu’elle ne souhaitait pas d’échanges téléphoniques directs mis à part lorsque c’était indispensable.
Il fallait que les circonstances soient spécifiques. Avec le recul, j’aurais dû anticiper ces circonstances, mais sur le moment je ne l’ai pas fait, j’étais donc simplement ennuyé.
Présentement, je n’avais pas du tout envie de la voir et cette absence d’appétence me désolait. Il y a cinq mois, il y a une éternité, j’assumais lentement et difficilement le fait qu’il fallait finalement m’avouer que j’étais amoureux d’elle – je sais, la phrase est lourde, mais c’est parce que cet aveu me coûte.
De cet aveu fait à moi-même, je n’avais tiré aucune conclusion, car de toute façon la situation était sans issue, totalement banale. Je n’étais pas le premier à tomber amoureux dans ces circonstances et je ne pouvais que me couvrir de ridicule malgré sa gentillesse. Je suis certain qu’elle ne se serait pas moquée de moi, elle m’aurait expliqué les choses de la vie, peut-être même avec tendresse, l’abomination ! Tout aurait continué comme avant pour le meilleur et pour le… pour le quoi ? Pas pour le pire, ça ne signifiait rien. Tout aurait continué comme avant jusqu’à ce qu’elle arrête son activité ou jusqu’à ce que je cesse –  je cesse quoi ? De penser à elle ? Peu probable. De la voir ? À peine plus de chances. Dommage que n’existe pas dans ce domaine comme dans les casinos un mécanisme permettant de se faire interdire de visite, je l’aurais fait puis regretté amèrement comme je suppose les accros au jeu ; elle était pour moi une drogue dure, plus que le jeu.
Ce n’était nullement son activité qui me posait problème, j’avais même de l’admiration pour son indépendance d’esprit. Mais on n’était pas à égalité, simplement de par le fait que je payais et pas seulement de ma personne. En outre, je me complaisais sans doute dans cette inégalité ; assez souvent, j’éprouvais le désir de jouer le rôle du soumis, pas toujours, mais je l’étais plus souvent que je n’étais dominant. Ce n’était qu’un jeu entre nous avec une grande distanciation, pas question d’humiliation physique ou psychique, mais prendre le risque d’endosser ce rôle de soumis au quotidien dans la vraie vie, non merci.
Oui je sais, on peut me qualifier de veule ; cet aveu à moi fait, j’aurais pu, j’aurais dû, n’avoir plus qu’un seul but : la conquérir. J’essaie de me trouver une excuse en me disant que je n’avais pas le début du commencement d’une idée, moi dont c’est pourtant le métier d’avoir de l’imagination. Mais c’est une piètre excuse. Adolescent, j’adorais les citations et j’en avais inscrit partout sur les murs de ma chambre (la mode n’était pas encore aux tatouages, je l’ai échappé belle). « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer » m’est revenu très vite. Mais je n’ai rien entrepris, quant à persévérer ! Aucune idée donc, et j’étais triste aussi de ce manque d’idée. Décidément, s’apitoyer sur moi est la seule chose que j’arrive à faire, mais c’est destructeur et la destruction contribue à s’apitoyer encore plus, un piège.
Lui livrer le fond de ma pensée ? Non. Pourquoi ? Je tentais de me dire que ce serait contre-productif, mais je savais au fond de moi que ce n’était pas vrai, j’avais tout bonnement, tout bêtement, peur d’être ridicule. Quel pauvre et pleutre amoureux je fais, peur du ridicule voilà qui est ridicule et qui m’interdit presque de m’autoproclamer amoureux. Encore une citation : « Il vaut mieux regretter d’avoir fait que regretter de n’avoir pas fait ». Je me condamne à des regrets éternels. Tiens, je l’inclurai, elle, dans mon testament et lui demanderai de porter une gerbe avec cette inscription sur ma tombe. Ridicule à nouveau, je me complais, il n’y a peut-être que pour cela que je suis doué. Non, pas que pour ça puisque je suis doué aussi pour l’autoapitoiement, j’en profite jusqu’à plus soif.
En fait, si j’essaie d’être honnête, le vrai problème est ailleurs. Elle, elle m’apportait une jouissance absolue. Moi ? Heureusement, elle n’a jamais fait semblant de jouir, cela aurait été d’une grande vulgarité et il n’y aurait jamais eu de rencontres après. J’ai dû la voir une trentaine de fois ; à deux ou trois reprises j’ai eu le sentiment de lui procurer du plaisir (du plaisir physique ou du plaisir intellectuel ? Je n’en sais rien), j’ai dit du plaisir, pas un orgasme absolu, mais c’est déjà ça et je suis presque sûr de moi. C’est une bonne chose, mais cela fait un faible pourcentage. Rien que de ce fait, nos rapports sont forcément biaisés.
Et puis m’est revenu à l’esprit un souvenir. Plaisant ou déplaisant ? Je ne sais. Il y a quelques mois, après une nuit agitée je lui avais dit : « La prochaine fois on passera une soirée GFE » (Girl Friend Expérience – plus élégant que « pépère »). Elle avait haussé les épaules : « On va s’ennuyer ». « On va s’ennuyer », pas « Tu vas t’ennuyer » ou « Je vais m’ennuyer » ; cela laisse donc supposer qu’elle ne s’ennuie pas en permanence ? Ou en général ? Agréable chose pour moi, surtout si la deuxième hypothèse est la bonne, mais cela indique aussi qu’elle a conscience du risque d’ennui. Elle a proposé à la place une séance de domination – sans préciser pour qui – plus hard que d’habitude, et j’ai bien entendu accepté. Vivre avec elle, je le souhaiterais, mais je ne sais pas comment cela pourrait se traduire. Soixante nuances de Grey avec des rôles inversés ou même éventuellement en changeant périodiquement de rôle, ad libitum, je ne pense pas le désirer vraiment.
J’avais peur aussi que l’on passe de rapports biaisés – biaisés seulement pour moi – à des rapports plus que biaisés pour moi et sans doute aussi un peu pour elle. Pire encore, on aurait pu passer à l’absence de rapports. J’avais peur de passer de quelque chose qui ne me satisfaisait pas totalement à quelque chose qui ne me satisferait pas du tout voire à rien.
Un mois difficile, puis je l’ai revue comme d’habitude – on se voyait une fois par mois. Ça a été bien, comme d’habitude également, très bien même, mais je ne me suis nullement découvert si l’on peut dire. Je suis resté avec mon manque de décision, mes regrets et mon apitoiement. La routine donc.
Un mois encore est passé, pas tout à fait soyons précis, trois semaines simplement. Et puis un beau jour, non pas un beau jour, un jour – basta – et il n’était beau que du point de vue de la météo, je me suis rendu compte que c’était fini. Je n’éprouvais plus aucun désir pour elle, une pointe de nostalgie sans doute, un peu de tendresse, mais la tendresse n’est qu’un ersatz. Une bonne chose ? Cela aurait pu l’être, enfin délivré de ce qui n’aurait alors plus été qu’un fantasme. Mais en même temps, comme je suis capable de penser une chose et son contraire, je me disais que ce fantasme m’aidait à vivre, non, que c’était ma vie.
Surtout je me suis presque immédiatement rendu compte que ce n’était pas seulement le désir pour elle qui m’avait quitté, c’était tout désir sexuel, peut-être tout désir de vivre sans bien savoir quelle absence était la conséquence de l’autre. Comme une majorité d’hommes hétérosexuels, du moins je le pense, je n’en ai discuté avec personne et il n’y a jamais eu de confidences sur l’oreiller avec un homme – c’est comme ça, je n’en tire ni gloire ni repentance. Comme beaucoup d’hommes donc, je regarde souvent les femmes avec… quel terme employer ? « Plaisir » est sans doute le meilleur. « Désir » ? Pourquoi pas ? Mais cela me semble exagéré, il n’y a pas l’idée sous-jacente que je pourrais « conclure » (quelle expression inélégante). « Concupiscence » serait encore plus malvenu, je préfèrerais me faire hacher en morceaux plutôt que d’avoir sur une femme un regard qui pourrait la gêner ; peut-être que je la gêne sans le savoir, mais je ne crois pas, mes regards sont toujours discrets. Comme beaucoup d’hommes sans doute (bis) – mais je ne saurai jamais si c’est un cas moyennement fréquent, très fréquent, presque universel (je ne souhaite d’ailleurs pas le savoir ; individuellement c’est une douce habitude, à plusieurs une sale manie) – je regarde les femmes. Je pourrais dire que je regarde les gens en général et même tout être vivant, ce ne serait pas totalement faux, mais ce ne serait qu’une vérité partielle. Je regarde plus intensément les femmes, essentiellement bien sûr celles que je trouve jolies (oui je sais, il faut avoir jeté un coup d’œil à toutes pour arriver déjà à cette conclusion).
J’ai dit « jolies », pas « belles », à tort ou à raison je donne aux deux termes des sens différents : belle est objectif ; jolie est plus subjectif. Je peux penser qu’est objectivement belle une femme vulgaire ou une femme qui se sait belle et qui montre qu’elle le sait – ce qui est de fait une forme de vulgarité –, une femme qui porte sur la figure une sorte de prétention, mais je ne la regarderai pas plus de quelques instants, je ne la trouverai pas jolie, ce terme impliquant pour moi une sorte de sympathie. En outre, comme tout un chacun j’ai mes propres critères, je suis très sensible par exemple à la forme du nez, ce qui ne m’a pas cependant empêché, il y a un certain temps, d’être amoureux d’une femme au nez banal – non ce n’était pas Cléopâtre, mais elle était très jolie. Je n’éprouve nul besoin de me défendre, mais s’il le fallait je dirais que c’est la femme dans son ensemble que je regarde, pas ses seins ou ses fesses, ce serait d’une insupportable vulgarité – oui je sais, je regarde son nez.
Je regarde les femmes donc. Pire – puisque je suis dans le registre des aveux délicats, continuons –, il m’arrive, lorsque je suis d’humeur mutine, de leur mettre des notes ou plutôt de recycler mes vieux souvenirs de l’époque où je passais le bac : mention très bien, mention bien… mention passable, oral de rattrapage (aucune connotation sexuelle dans la dernière formule).
Et puis un jour plus rien, je ne sais pas quel jour, en tout cas celui où je m’en suis aperçu…