L'Embranchement des Indésirables

Notre société – qui n’en est convaincu ? – compte un certain nombre d’individus plus ou moins fréquentables. Sur cette base, la taxinomie des moins fréquentables m’a demandé de procéder à l’élaboration de critères dont l’énumération ici serait vaine, mais dont l’application se révéla, par la suite, d’un intérêt puissant pour la sélection des intéressés. Le grand Darwin avait-il pas mis en évidence récemment les grands principes de l’Évolution : Natural Selection & Struggle for Life ? À l’instar de l’Histoire naturelle, qui hiérarchise « embranchements », « classes », « ordres » et « genres », je parvins à distinguer de la sorte dans l’embranchement des Indésirables, les Nuisibles, les Inutiles purs et simples et les Minus Habens, chaque classe étant, pour ainsi dire, subdivisée en trois ordres, premier, second et troisième, le plus « nocif » en tête, bien entendu.


Il réside cependant un écueil majeur à cette taxinomie : certaines personnalités que l’on destine d’entrée de jeu à telle ou telle catégorie peuvent se révéler, une fois plus avancé dans la connaissance que l’on en a, beaucoup moins indésirables qu’il n’y paraît au premier abord. Dont je tirai une loi – quasi définitive les premières années que j’exerçai mon art pour le plus grand profit de la collectivité : « Évitons de trop approfondir le commerce d’autrui. » Naturellement, le sort du mari trompé semble aller à l’encontre de cette loi : difficile de n’entrer pas dans l’intimité d’un couple si l’on souhaite cornifier le mari ! Il reste alors la solution d’intégrer, ce qui ne manque parfois pas de piquant, le malheureux dans la catégorie des individus Fréquentables, hypothèse dont je n’ai pas trop à me plaindre, au fond. Plusieurs conjoints, parce que j’éprouvais quelque tendresse à l’endroit de leur femme, ont échappé ainsi à une fin prématurée. Par une sorte de respect du cocu – il en est de parfaitement honorables, si l’on fait abstraction de ce détail – je me suis refusé à ajouter encore à leur infortune et, lorsque la belle a cessé de me plaire, j’ai simplement évité de continuer à les côtoyer. Mais en corollaire, j’ai de la sorte sauvé d’une mort assurée un grand nombre de femmes, au motif que l’application aveugle du barème aurait privé notre société d’une compagnie sans laquelle, tous les esthètes en conviendront, notre quotidien manquerait furieusement d’agrément. Si ces mémoires doivent dans l’avenir servir à l’édification des générations futures, j’invite mes lecteurs à garder présent à l’esprit cependant, à l’endroit des jolies femmes, qu’il faut éviter soit d’en faire sa maîtresse, soit, surtout si l’on veut la conserver, de lui en dire trop sur ces activités-là…