Élodie du joli temps

Élodie du Joli Temps

 

Du feu a déferlé. Puis s’est retiré.
J’ai survécu. Seul. Au centre d’un désert fumant.
Pourquoi ? Pourquoi ai-je été épargné ?
J’ai marché. Abouti à cet abri. Là, en ce moment, caché de l’étoile Soleil, j’attends la nuit prochaine. Pour marcher. Si je ne puis atteindre l’astroport, si, éventualité vraisemblable, je connais la mort, je désire laisser la trace de mon voyage temporel au temps du « Joli Temps ».
Je nomme ainsi cette période. Elle s’acheva dans un océan de sang. Après cette tuerie qu’ils ont appelée la « Grande Guerre, » suivit le temps des « Années Folles » qui se noya après la « Grande Crise » en des massacres inimaginables.

Au Joli Temps, j’étais un notable habitant d’un pays oublié de la mère-planète. Je voulais visiter en passionné touriste, ce monde des origines qu’on appelait « Ter » ou « Monde ». J’avais toujours eu le désir de connaître le berceau de notre espèce, mais pour diverses raisons, parmi lesquelles l’insuffisance de mon compte en crédits impériaux n’était pas la moindre, j’avais à plusieurs reprises ajourné ce projet.
Soudain, sans crier gare, l’inflexible réalité de mon insertion dans le temps, exposée depuis toujours à ma conscience, sans que je consentisse à la regarder en face, bondit sur moi avec une violence qui m’abasourdit : bientôt je serai « effacé ». Alors, je rassemblai tous mes crédits, et m’embarquai.
Cette courte période appelée « Joli Temps » amorçait dans le domaine du savoir, une révolution profonde. Malgré les guerres et les bouleversements, les humains sondaient leurs origines, commençaient à découvrir le cosmos et à décrypter les profondeurs de la matière. Mais le primate assoiffé de pouvoir existait encore sous les oripeaux de la culture et des mœurs policées. Après le temps de ma visite, il y eut une guerre mondiale. Une autre la suivit. Il y eut encore plusieurs guerres régionales. On massacra systématiquement des peuples entiers. Au regard des étoiles, les humains exhibèrent leur violence barbare.
Au Joli Temps, moi, Bertrand, j’ai éprouvé les désirs, les angoisses de nos lointains ancêtres et j’ai compris que nous n’étions guère différents. Aujourd’hui il n’y a plus de guerres, c’est vrai. L’angoisse de mort n’existe plus, c’est vrai. L’angoisse de l’effacement l’a remplacée, le mot seul a changé. Et c’est bien ainsi, car cette terreur est le socle et le tremplin de toutes les créations ! Mais aussi hélas, de toutes les destructions. À notre époque, la violence reste en nous, latente. Nous le savons bien. Mais ne l’avouons pas.
D’autres voyageurs ont visité cette époque charnière dans l’histoire des pays de la Terre. Leurs écrits, que j’ai étudiés avant de m’embarquer, ont montré à quel point la vie sociale dépendait de normes, préjugés et valeurs au nom desquels explosaient souvent émeutes, guerres, massacres. Cette violence a disparu, dit-on, et l’on s’en félicite. Moi, je crois qu’elle perdure. Elle est un torrent invisible qui peut surgir à la moindre péripétie économique ou politique. Notre histoire est emplie de ces violentes résurgences. Portées par des archaïsmes généralement religieux, répandues par des propagandistes ignorants et vindicatifs, les barbaries sanguinaires trop longtemps réfrénées surgissent en explosions brutales. Je suis sûr qu’aujourd’hui encore, le fleuve de bave, de lave, de sang et de larmes coule toujours, profondément enfoui, prêt à surgir.

Bertrand appartenait à la classe dominante dont émanaient la plupart des créations artistiques, scientifiques, politiques. Les jeunes hommes de cette classe faisaient des études et quelques-uns, très rares, rejoignaient la grande lignée des créateurs et des découvreurs. Les femmes ne faisaient pas d’études prolongées. La société les voulait moins douées que les hommes et les enfermait dans le rôle de simples génitrices et de « maîtresses de maison ». En vérité, le bourgeois moyen ne se préoccupait pas de création, sauf si celle-ci lui permettait d’accroître sa fortune. Les créateurs vivaient souvent dans l’inconfort et la misère et les hommes d’affaires exploitaient leurs créations comme ils exploitaient le travail du petit peuple. À sa façon, le bourgeois moyen vivait pour accroître sa fortune et peaufiner son testament, substituant ainsi à sa personne mortelle, la continuité familiale. Je n’ai pas fréquenté la haute bourgeoisie des grandes villes. Plus curieuse et plus ouverte en apparence, je crois qu’elle ne différait guère sur le fond, de la bourgeoisie provinciale.

J’ai pleuré lorsque, débarquant de la navette du vaisseau de la compagnie touristique, j’ai foulé « le sol sacré des ancêtres » – au Joli Temps, on aimait beaucoup ce genre d’expression rituelle. La force brute de l’évidence m’avait bouleversé : là, étaient mes racines, là. Là, était ma patrie, le lieu où les humains s’étaient adaptés, le lieu pour lequel j’étais fait. Là, malgré l’astroport et deux ou trois navettes de la compagnie touristique qui attendaient, c’était plus étrange et plus beau que tout ce que j’avais connu. Tout près, au bout des aires d’atterrissage, l’océan, comme un lavis léger frisotté de crêtes blanches, se fondait dans le bleu profond du ciel où s’en allaient quelques nuages. Il y avait des arbres ! Les feuilles palpitaient dans une fine brise qui sentait la mer. L’air était clair d’azur, léger, frais.
Dans les locaux d’accueil de l’astroport, les voyageurs suivent un stage de préparation et d’adaptation au temps et à la société qu’ils ont choisis. À l’issue de cette préparation, on est « transféré ». On s’endort, on se réveille. Simplement. Je me suis éveillé dans le lit de Bertrand de Saraday et je savais que c’était mon lit, que cette chambre était ma chambre et que j’étais chez moi. J’étais Bertrand de Saraday, j’habitais cette ville, j’y connaissais beaucoup de monde et beaucoup de monde me connaissait. Deux personnes, une apparence. Ma personnalité érysthéenne était consciente et cohabitait en retrait, observant et mémorisant, mais n’intervenant pas. Au cours du stage, on a incrusté dans mon bras gauche l’appareil minuscule appelé « coccinelle », auquel je parle en ce moment. C’est entre autres, un guide et un enregistreur-transmetteur. C’est lui qui transmet ce message. Mon récit sera évidemment décousu, ce qu’on me pardonnera, je l’espère, en raison des difficultés auxquelles je suis confronté, de ma peur, de mon angoisse. La soudaineté et la brutalité du cataclysme, la terrible chaleur, Élodie perdue, la mort, ce gouffre du néant que personne n’envisage de nos jours sur Érysthée, m’ont assommé. Je ne suis pas fou, non.
Je sais, oui, je sais bien que Bertrand n’était qu’un rôle. Mais il existait. Il existe !
J’ai survécu au cataclysme. Entre mes bras, Élodie perdue. Pourquoi ?