Louis ou le chemin des renaissances

Cahier

 

Impatient d’entreprendre l’écriture de ce cahier, me voilà devant la page blanche, vertigineuse, attrayante, et je ne sais par où commencer. Ne pas me vaporiser dans les éléments qui m’entourent doit être au centre de mes préoccupations, contenir mes gouttes contre les vents, voilà un bel objectif. Revenir trop en arrière dans les méandres de mon passé ne servirait à rien, mais je vous dois tout de même quelques explications afin de mieux vous faire comprendre ma décision.

Il y a de cela bientôt un an et comme chaque matin depuis la fin de la Grande Guerre, je me coiffai de mon chapeau de feutre et partis en direction de l’épicerie faire les courses pour maman. Ce matin-là, dès le lever, un état nauséeux accompagné de vomissements s’était emparé de mon être et je sus par ces symptômes non habituels qu’une chose gluante, une sorte d’animal invertébré pointait ses antennes en moi. Quelques secondes avant de pénétrer dans le commerce pour les achats alimentaires de la journée, la sensation encore s’accentua et parcourut violemment l’intégralité de mon corps. Des frissons, des ondes se rajoutèrent au malaise et me communiquèrent à leurs manières, indistinctes et froides, qu’un homme se trouvant à l’intérieur du commerce était connu de ma mémoire depuis de longues années. À peine la porte vitrée franchie, mes yeux, mus par mon cerveau déjà informé, rencontrèrent un visage familier, protecteur et bienveillant, de ceux créés par les rêves les nuits de brouillard.
L’homme était très grand et large comme un vieux chêne. Il tenait d’un bras tendu une rame dont le manche, posé sur le sol, questionnait le passant inattentif croyant avoir affaire à la base d’un javelot. Serait-ce un guerrier ou bien un redoutable sportif ? Ses moustaches, longues comme un parchemin enroulé paraissaient effleurer le fût de ses pointes de pinceau. Il se tourna, prit son sac d’où fleurissait un bouquet de légumes et me fixa de ses yeux clairs. J’eus le temps de frémir sous ces rayons, mais trop impressionné je ne pus tenir le regard et je m’enfouis le nez dans un étalage. Je le regardai passer la porte et poursuivre son chemin, plusieurs fois il se retourna, mais grâce au reflet contre la vitre de la devanture il ne parvint à me voir et partit définitivement. Je ne sais quel dieu habite parfois les hommes, mais il faut le suivre et l’écouter.
J’ai passé les quinze premières années de ma vie au centre d’une ville construite au pied des Alpes, dans un immeuble qui, jadis, fut une mairie et une école pour filles. Il a aujourd’hui perdu de sa superbe, ses murs noircis par les années transpirent de douleur le long du trottoir. À quelques mètres, une église du xvie siècle attire quotidiennement de nombreux visiteurs curieux. J’en connais par cœur chaque recoin, chaque pierre, parfois, les soirs de vent, son odeur de renfermé pénètre dans le couloir en sifflant. J’ouvre alors la porte de l’appartement et laisse tournoyer jusque dans ma chambre l’air divin.
La raison perturbée par ce singulier épisode, je posai les sacs de commissions sur la table laissant le soin à maman de s’en occuper ; plus question pour moi d’en faire davantage. Une seule chose compte désormais à mon âme, me reposer. Une épaisse couche de fatigue m’enveloppe nuit et jour, comme si ma vie, de la chambre au salon, de la porte d’entrée aux commerces, serpentait dans plusieurs pays, croisait des peuplades mystiques m’invitant à boire le thé à même le sol, dans un tonnerre de vaisselle s’abattant sur d’immenses tapis de feuilles. La pluie dehors commençait à tomber, mon lit n’est jamais aussi confortable et contenant qu’avec l’arrivée de l’eau. Ses vertus purificatrices lavent la ville de tous ses péchés, elle seule possède le pouvoir de la rendre double, par l’effet du miroir sur lequel je me couche comme dans un rêve. S’il pleuvait tout le temps, je vivrais dans un éternel songe, à l’abri des autres, tous enfouis dans un inconscient murmure moribond.
Ce lit, malgré le peu d’objets à ma disposition, est mon bien le plus cher, j’y passe un temps à peine croyable. Un matin de printemps, maman me l’avait ramené d’une brocante, aidée par monsieur François, un homme laconique tenant la boutique de livres un peu plus loin dans la rue. Solide, en bois de chêne, il craque quand je bouge, comme un cercueil chargé d’une erreur. Je lui invente une histoire à peu près chaque jour, tantôt il aurait appartenu à un pêcheur parlant le langage des rivières, tantôt à un artiste maudit dont la maison abrite des ânes en porcelaine bleue. Il vit toujours dans ma conscience comme un ami intime que l’on a hâte de retrouver. Je ne suis jamais las de lui. Un nœud dans le bois au niveau de la tête de lit me regarde d’un air mauvais à chaque fois qu’il fait sombre, omniprésent témoin de ma réalité mentale. Les autres individus de ma chambre pèsent bien peu, un bureau, parfaitement vide, fait d’une planche couronnée d’échardes posée sur deux tréteaux et une lourde armoire munie d’une glace où dorment quelques nippes. On raconte qu’elle vient de Hongrie, je veux bien le croire aux plaintes inconstantes et vespérales de son squelette. Je n’ai encore rien imaginé à son sujet, preuve évidente d’un désintérêt incontrôlable.
La pluie caressait tendrement les vitres d’une main experte, que mon visage soit béni de cette peau transparente et sente l’immortalité ! Je boirais cette main jusqu’à la lie en m’endormant dans le vent. Une voix de femme résonna dans la rue en contrebas, qu’a-t-elle à hurler ainsi ? Je me risquai à jeter un œil entre les volets, d’un bleu ciel à se perdre lorsqu’ils sont fermés. Deux feuilles de tilleul tournèrent, s’embrassèrent et se séparèrent à jamais sous mon sourire confus et nostalgique. La femme s’éloigna en levant le bras en signe de protestation et amena avec elle l’immonde contenu de ses entrailles contre lequel sa colère non plus n’y pourra rien.
Pour la première fois de la saison, maman avait allumé l’énorme poêle blanc qui trône au milieu de la salle à manger. Je suis profondément frappé chaque fois qu’il mange ses bûches, je m’abîme en lui, nous devenons presque frères, il permet de me retrouver l’espace d’un instant alors je le laisse parler. Moi aussi je brûle à l’intérieur, de ce feu vivace, mes bûches sont réflexions, peines et symboles. Son blanc suranné tel un astre vidé de sa substance matérialise mon existence. De quel arbre provient ce bois en cendres tombant ? Quelles guerres a-t-il traversées, quelle tempête l’agite encore en ce crépitement ? Maman, assise dans un fauteuil aux accoudoirs bombés comme son dos, le contemplera des heures entières en ignorant son incompréhension des hommes. Le nombre important de clous fixant le cuir au bois est l’un des rares souvenirs précis de mon enfance, je me revois apprendre à compter avec l’aide de leurs petites têtes dépassant fastueusement. Leurs corps, enfoncés dans l’arbre mort doivent encore posséder les appâts de la prime jeunesse.
Maman va coudre jusqu’à l’épuisement et ira se coucher seule dans sa chambre froide. Ses pas calfeutrés par d’éternelles pantoufles sont les seuls que je connaisse, je pourrais les reconnaître entre mille et, distinguant exactement le rythme de marche et les surfaces écrasées, je saurais lire son humeur. Quand elle sera morte, je les entendrai encore arpenter dans ma tête. Maman a une allure de grand-mère fatiguée dans sa robe de chambre rose, le visage marqué par les douleurs possède un regard vivace sous un grand front, où les tempes grisonnantes rejoignent les mâchoires en un nœud de coquelicots. L’âme, matérialisée par deux sphères marron à l’ombre des paupières, quand il s’agit d’autre chose que moi paraît vide. La voix, pour moi seul chante, d’un ton triste et monocorde, mais vacille parfois sous l’émotion comme la lumière d’un vitrail.