Les outre-monts

251.
Pesey, juin 1734


Augustineo Merlo était bâti comme un jeune taureau ; trapu, massif, charpenté, tout en muscle. Sa tignasse noire, bouclée, lui donnait un air jeune malgré ses trente ans. Ses yeux avaient dû être rieurs il y a bien longtemps, mais aujourd’hui, ils étaient voilés d’amertume et de tristesse. Il était coiffé d’un chapeau de feutre noir à larges bords et portait sur le dos une balle en toile forte fixée sur une armature de bois de hêtre, contenant tout son ménage. Ce jour de juin 1734, il montait le chemin qui menait à Pesey, un village de la province de Tarentaise perché en altitude dans la Savoie montagneuse. Son pas était cependant celui d’un homme décidé à vivre, à réagir contre les vilains tours que la vie lui avait joués jusque-là.
Il avait quitté Pesey douze ans auparavant, croyant quitter l’ennui, le passé, il était jeune, croyait qu’ailleurs était mieux, qu’avant était nul, il entrait dans l’avenir. Il avait franchi le col du Petit-Saint-Bernard avec une troupe de marchands et s’était arrêté dans la vallée de la Sesia en Piémont. Il avait pu s’embaucher à la minière de cuivre d’Alagna où il avait découvert le travail avec des compagnons, des machines, un salaire à lui, une bourgade qui se donnait des airs de ville, l’indépendance… Son père avait été charpentier, lui était devenu mineur, s’éloignant encore un peu plus de ses grands-parents paysans, un peu plus encore de cette terre, de ces saisons, de cette herbe, de ces bêtes… À la minière d’Alagna, il avait appris les longues journées du mineur, l’angoisse du fond, le plaisir de sortir au jour le minerai bleuté de cuivre à pleines barelles ; il avait observé les vieux caporaux renifler le filon, miner les parois dans la bonne direction ; il avait fait l’expérience des dangers de l’eau qui jaillissait soudain des fentes du rocher en jets tumultueux, des craquements sonores roulant de galerie en galerie annonçant les éboulements, du signal des lampes à huile qui s’éteignent les unes après les autres ; il avait appris à calmer l’angoisse des apprentis plongés brutalement dans le noir. Au bout de dix ans, Augustineo était devenu mineur. Puis, pendant les deux années qu’il avait passées aux fonderies de Scopello, un peu plus bas dans la vallée de la Sesia, il avait été brouetteur, puis faiseur de feu, faiseur de lit sur les fourneaux à manche, il avait vu le travail des fondeurs, des coupelleurs, des affineurs de lingots d’argent.
Mais aujourd’hui, après douze années passées dans la vallée de la Sesia, son village lui manquait ; là-bas, il avait épousé Clara, une fille d’Alagna, morte en couches avec leur premier, leur seul enfant. Il avait juste eu le temps de lui donner un nom, Giacomo, le prénom de son père, juste le temps, à la demande de la famille de Clara, de présenter le corps du petit dans la chapelle San Marco, une chapelle de répit où le prêtre avait fait croire que le petit Giacomo était encore vivant le temps de le baptiser afin d’assurer à cette pauvre petite âme le chemin vers l’éternité des anges en lui évitant le séjour des limbes. Il avait couché Clara et l’enfant dans le petit cimetière d’Alagna, en pleine terre, les corps enveloppés d’un drap blanc cousu, laissant à sa famille l’entretien de la tombe, la neuvaine et les messes anniversaires des trépassés. Le curé avait eu beau lui dire qu’un cimetière était un champ du Seigneur où l’Église semait pour l’éternité, cette épreuve avait laissé Augustineo au bord du chemin de la foi, suspectant désormais en tout homme d’Église une complicité de tromperie sur la vie, sur la vie de sa femme, sur la vie de son enfant. Dans sa douleur, il s’était juré de tourner la page, de quitter cette vallée de la Sesia qui avait pourtant accueilli les espoirs de ses vingt ans, d’oublier cet amour de Clara la brune, ses yeux serpentine et son sourire lumineux qui l’avaient cloué sur place dès leur première rencontre. D’oublier cette nuit d’orage où les éclats se succédaient sans cesse, où les grondements du tonnerre roulaient d’un versant à l’autre de la vallée, couvrant les cris de douleur de Clara, d’oublier aussi la marque de ses ongles qui s’enfonçaient de plus en plus profondément dans son bras à mesure qu’elle quittait la vie. Et avec elle, toutes les femmes, tous leurs regards et leurs sourires qu’il n’était pas loin de soupçonner sources de malheur et de souffrance. Augustineo était devenu un homme seul, un homme solitaire.
Il retrouva facilement la maison de ses parents au fond du village ; le hameau du Villaret n’avait pas beaucoup changé, sauf cette nouvelle odeur écœurante, douçâtre, qui lui rappelait la tannerie d’Alagna. Des chamoiseurs qui travaillaient les peaux de vaches et de chèvres s’étaient installés sur les bords du Dard, déversant dans le ruisseau qui serpentait entre les maisons du Villaret les eaux putrides de leurs bains de chaux et d’écorces de sapin pilées où surnageaient des résidus d’huile de poisson. Il savait que dans la maison, seule sa mère serait là pour l’accueillir. Son père, le vieux charpentier Merlo, était mort deux ans auparavant. Il avait appris la nouvelle par un voiturier du Val de Tignes de passage aux fonderies de Scopello. Après un seul cri tremblant d’émotion, la vieille Baptista accueillit son fils dans une attitude très digne, sans effusion, les épanchements viendraient plus tard, mais Augustineo sentait bien dans le léger tremblement de sa voix que le cœur de sa mère était en éruption. Douze ans qu’elle ne l’avait pas revu ; un homme maintenant, fort, posé, décidé, qui rentrait dans la maison avec toute son histoire, ses peines, ses joies, ses malheurs, les yeux pleins de ses morceaux de vie qu’il avait laissés derrière lui. Elle devina dans son regard la morsure de la solitude qui l’empêcha de lui demander tout de suite des nouvelles de Clara et du petit Giacomo.
Augustineo s’installa dans la maison de ses parents, réapprenant à vivre dans son village. Sa première visite fut pour « oncle » Bartholomée Merlo, un cousin de son père, qui l’accueillit avec beaucoup d’affection. Bartholomée était veuf. Il avait hérité de plusieurs belles pièces de terre, dispersées un peu partout dans la paroisse, aux Roches, à Champadret, à la Croix du Brun et ailleurs encore, qu’il avait acensées à plusieurs paysans. Dans les premières années de leur mariage, Bartholomée et sa jeune femme avaient pris l’habitude d’accueillir dans leur grande maison aux Moulins les gens de passage. Colporteurs, muletiers, marchands de bestiaux, parfois même recors et sergents de justice y trouvaient un bol de soupe et un garde-paille dans le premier village qu’ils abordaient en arrivant dans cette haute vallée. Après la mort de sa femme, en couches avec leur quatrième enfant, Bartholomée avait aménagé dans la grande maison plusieurs petites pièces pour mieux recevoir ses hôtes, et l’habitude avait été prise, dans le village, de lui adresser tous les visiteurs qui y trouvaient ainsi le gîte et le couvert pour un jour ou deux.
La famille de Bartholomée jouissait d’une grande réputation ; depuis quelques années, il assumait avec trois autres paroissiens la charge de procureur aux œuvres pies pour la construction de l’église de Notre-Dame de Pitié au Plan des Chailles. Augustineo s’en souvenait, avant son départ on parlait beaucoup de ce grand projet : édifier un sanctuaire sur le site d’une source miraculeuse qui avait déjà guéri plusieurs malades, pour accueillir les pèlerins qui n’hésitaient pas à traverser les montagnes pour déposer leurs maux et leurs souffrances entre les mains de la mère douloureuse du Christ. La construction du chœur, de la nef et du dôme était maintenant terminée ; l’entreprise avait nécessité beaucoup d’argent et de dons de la part des communiers. Aujourd’hui, les procureurs devaient organiser le chantier des peintres pour décorer l’intérieur du dôme et les murs. Lucqua Valentino, un maître peintre de la paroisse d’Orta, pays de Milan, s’était engagé dans son contrat à prix-fait à donner au lanternon du dôme un color di aria, à peindre les têtes des chérubins, des feuillages, des fleurages, des frises et même des rabecs sur les pilastres et les corniches. À eux seuls les décors du dôme étaient un vaste chantier : des cartouches représentant des anges portant les instruments de la Passion et des fleurs répartis en huit quartiers sur trois rangs concentriques. Le peintre s’était même proposé de représenter à la base du dôme les quatre évangélistes et les quatre pères de l’Église. Ce programme de décor tout en feuillage et fleurage convenait fort bien aux procureurs de Pesey, mais voilà, le peintre exigeait que les maçons laissent en place les ponts qu’ils avaient échafaudés pour bâtir le dôme, confectionner les corniches au sommet des pilastres et plâtrer le tout à une trentaine de pieds du sol. Et les maçons, sous la direction de leur maître Pietro Jacchetto, étaient pressés de retourner dans leur paroisse de Riva dans la vallée de la Sesia. Finalement, Bartholomée avait réussi à mettre tout le monde d’accord : les maçons laisseraient les échafaudages en place, les communiers leur paieraient le prix des ais et le peintre démonterait les ponts à la fin de son travail. Un vrai négociateur, ce Bartholomée…
Il avait fini d’élever seul ses trois enfants, tout en s’occupant de sa maison qui n’avait ni nom ni enseigne, mais qu’on avait fini par appeler dans le village « l’auberge à Bartholomée ». Depuis quelques années, il y recevait des pèlerins de plus en plus nombreux attirés par le renom du sanctuaire de Notre-Dame de Pitié. L’aîné de Bartholomée, Laurent, un garçon taciturne et maussade, était devenu meunier dans un moulin que la communauté lui avait affermé après l’avoir racheté à la Confrérie du Saint-Esprit.
Sa sœur, Melchiotte, avait exprimé très tôt le désir de devenir en religion. Son père avait dû vendre quelques journaux de terre pour payer les frais du noviciat chez les bernardines de Conflans. Et quand elle prononça ses vœux, en 1729, Bartholomée, fier et heureux de donner une fille à l’Église, dut cependant vendre le reste de ses terrains pour constituer une dot qui vînt accroître les biens de la communauté des Filles de la Divine Providence et de Saint-Bernard. Melchiotte Merlo devint sœur Scholastique, religieuse de chœur, revêtit la longue robe blanche, le scapulaire noir, la guimpe et le voile noir du costume des cisterciennes et entra pour toujours dans le silence de la clôture.
Catherine, la dernière fille de Bartholomée, était destinée, selon l’usage, à veiller sur les derniers jours de son père. Encore une enfant quand Augustineo était parti, elle était devenue une belle jeune femme. Elle l’accueillit avec étonnement, une pointe de malice dans son regard et un sourire moqueur.