Poing dur, tome 2 - La menace hunnique

Chapitre 1 - Retour en Sapaudia


Sigurd et son compagnon Poing dur décidèrent de retourner en Sapaudia avec leur petite troupe. Ce qu’ils venaient d’apprendre était si grave qu’ils devaient rapidement prévenir et protéger leurs familles et leurs proches. Ils n’avaient pu approfondir les informations mais en savaient assez pour déguerpir au plus vite.
Leur quête pour retrouver Arold, prisonnier des Lygiens, était trop incertaine. Ils ne pouvaient perdre de temps. Il était peut-être mort. Les autres étaient bien vivants et représentaient une priorité.
La nuit tombait rapidement, leur petite troupe restait discrète. Ils se montrèrent précautionneux à l’extrême, il ne fallait pas se faire remarquer. Pas de feu le soir, et ils passaient de préférence par les chemins couverts et les lieux peu habités. Ils se perdirent car il n’était pas facile de trouver sa route dans cette campagne monotone, au nord du Rhenadus. Il pleuvait, le temps était couvert. Impossible de se situer par rapport au soleil ou aux étoiles. Les bornes qui jalonnaient les routes, et dont ils avaient le secret depuis leur séjour à Bibracte, étaient soit dissimulées dans la végétation, soit détruites. Ils tournèrent et se fourvoyèrent sur la direction.
Lorsque le soleil réapparut, deux jours plus tard, désappointés, ils durent se rendre à l’évidence de leur errance : ils étaient plein nord-ouest, carrément à l’opposé de ce qu’ils avaient espéré.
— Pas possible ! Nous avons perdu deux jours. Et nous ne savons pas où nous sommes. N’as-tu point vu les bornes ?
Le ton de Sigurd était un peu agressif. Passait dans l’allusion le constat d’une incompétence. Poing dur jeta un regard en coin à son ami, sans relever la colère qui sourdait à travers les mots.
— Les as-tu vus, toi ? répliqua-t-il, impassible.
— Non, mais c’est toi le spécialiste. Moi, je ne les vois jamais.
— Il n’y en avait pas. Sinon je ne nous aurais pas égarés. Il faut déterminer où nous sommes.
— Ah ! ça va être facile, ajouta, vindicatif, un Sigurd angoissé.
— Et tes commentaires n’arrangeront rien. Mieux vaut agir que discuter.
Le sujet étant clos, ils décidèrent de se séparer à la recherche d’indices et de se retrouver là le soir pour croiser leurs observations. Les chevaux furent laissés sur place afin qu’ils puissent se reposer, tandis que chacun prenait une direction différente. Ils devaient marcher une demi-journée chacun et revenir pour échanger.
Sigurd et Poing dur prirent chacun une direction, tandis que les coureurs partaient deux par deux vers les points cardinaux restants. Ces coureurs avaient l’avantage de se déplacer très vite, d’avancer bien plus loin que Poing dur et Sigurd. Ces hommes avaient une endurance exceptionnelle à la course de fond. Ils étaient capables de courir des heures, chargés comme des mulets, sans fatigue apparente. Leur déplacement était discret, furtif. Ils ne laissaient derrière eux aucune trace. Ils étaient redoutables par leur vélocité et pouvaient fondre sur un ennemi et disparaître aussitôt.
Lorsqu’ils se retrouvèrent à la tombée de la nuit, Sigurd était épuisé. Les coureurs haletaient à peine. Ils avaient poussé le double de distance de Poing dur, qui se considérait pourtant comme bon marcheur.
— Au nord, il y a le Rhenadus à quelques encablures. J’ai pu remarquer des mouvements de troupes romaines, mais aussi de nombreux autres clans : Alains, Vandales et Alamans. Ça bouge, ça remue dans tous les sens. C’est curieux de voir ces peuples, souvent ennemis héréditaires, s’entasser sur les rives… Plus loin, j’ai aperçu des campements de tribus burgondes sur la rive droite. Ils s’agitaient autant. Le fleuve est couvert de troncs d’arbres auxquels s’accrochent des grappes humaines, des radeaux de fortune prêts de couler tant ils sont chargés, proféra Erick, le plus vieux des coureurs.
— Ce sont des migrants, ils fuient devant les Huns, maugréa Poing dur.
— Oui, ils sont accueillis par les Romains, entassés dans des camps. C’est incroyable tout ce qu’il y a.
— J’imagine bien ce qui se passe ensuite, ponctua Sigurd.
— J’ai pu aborder un paysan dans un champ. Il m’a raconté des situations horribles, continua Erick.
— Ah bon ? Explique !
— Les Romains puisent dans cette arrivée massive tous les esclaves qu’ils veulent. Les belles femmes deviennent dans le meilleur des cas des concubines, les autres réjouissent les troupes. Les enfants sont vendus. Les hommes sont mis au travail, esclaves dans les terres. Les familles sont éclatées. C’est un drame, mais beaucoup arrivent à s’enfuir. Nous devons être prudents, les rescapés sont affamés et n’ont plus rien à perdre. Ils nous détrousseront et nous tueront pour survivre.
Poing dur hocha la tête, convaincu du fait. Ils devaient fuir la région au plus vite, ils risquaient gros à demeurer ici.
— Et toi, Pier ?
— Au sud, j’ai été jusqu’à une ville appelée Divodurum Mediomatricorum. Les gens ne semblent pas inquiets. Je n’ai rien remarqué de spécial. Je pense que nous devrions reprendre cette route.
— À l’est, je suis tombé sur un détachement de guerriers alamans. Je me suis fait discret. Ils étaient tellement nombreux que je n’ai pu les contourner pour continuer ma route. Aussi ai-je pu observer qu’ils étaient sur le pied de guerre et que manifestement ils s’attendent à quelque chose, précisa Sigurd.
— Johannes ?
— À l’ouest, j’ai vu plusieurs villages. J’ai discuté avec les gens, il y a de l’inquiétude mais pas autant que je pensais. Certains chargent les chariots pour partir plus loin mais ils n’ont pas peur. L’arrivée massive des barbares outre Rhenadus les étonnent mais ils ne semblent pas ou peu concernés. La victoire des gladiateurs du cirque de Divodurum Mediomatricorum paraît avoir plus d’importance que ce qui leur arrive dessus. Ceux qui ne parviennent pas à tirer leur épingle du jeu dans un trafic d’esclaves sont obligés de s’enfuir, faute de finir comme eux. Les préfets s’enrichissent honteusement, au lieu de s’organiser. Les populations commencent à réaliser qu’elles sont totalement débordées par cette arrivée massive : il n’y a presque plus à manger, les populations locales n’ont plus les ressources nécessaires. Tout leur est enlevé au fur et à mesure qu’elles produisent.
— Ces tribus germaniques ne sont pas capables de s’unir sous une même bannière. Ça ne m’étonnerait pas que quelques-unes se rallient à l’Empire juste pour pouvoir aller combattre une tribu ennemie !
— Et où partent les populations locales ?
— Vers le sud ou plus loin, en direction de la tribu des Parisii.
— Que faisons-nous ?
— Il faut repartir plein sud-est et rejoindre les montagnes. Ça sent le roussi !
Tous hochèrent la tête en signe d’assentiment. Il n’était pas bon de traîner ici. Ils s’endormirent rapidement, inquiets et pressés de s’éloigner. Aussi, dès l’aube le campement était-il levé et la petite troupe en marche. Deux éclaireurs au pas de course les précédaient pour ouvrir la voie.
Ils continuèrent à éviter villes, villages, ou tout rassemblement de populace. Ils longèrent la forêt, toujours prêts à se réfugier sous le couvert pour échapper à une éventuelle menace.