Marie, Marius & Augustin, tome 2 : La haute vallée de la Gresse dans la tourmente

Chapitre 1
Les fenaisons de juillet 1914


Lundi 3 juillet 1914. Le jour se lève à peine sur la Maison du Grand Veymont, la belle et longue ferme de la plaine de la Ville, ce hameau de Gresse posté depuis des millénaires au pied de la grande montagne mythique, point culminant du Vercors avec ses 2 341 mètres. Augustin quitte discrètement le lit conjugal où Marie-Jeanne, sa douce épouse, dort paisiblement. Dans la vaste cuisine, il relance le feu et prépare son premier café de la journée, le meilleur.
Quelle nuit avec ce sommeil qui a si longtemps tardé à venir ! Comment se laisser ainsi envahir à soixante-deux ans par tant de pensées contradictoires, tant de doutes ? Pourtant, la veille la journée avait parfaitement commencé. Émile Martin-Bellet, adjoint au maire et surtout prospère propriétaire apiculteur, inaugurait sa magnifique demeure à l’entrée du village de l’Église, ce drôle de chalet comme il a décidé de l’appeler. De l’imposante maison forte, devenue couvent puis école pour les jeunes filles de bonne famille du canton de Monestier-de-Clermont, Émile a fait un ensemble d’appartements bénéficiant d’un confort exceptionnel, digne des plus beaux immeubles de la place Victor-Hugo au centre de Grenoble, la capitale des Alpes. Eau potable sur chaque évier, WC dans tous les logements, bains et douches et cet éclairage magique généreusement offert par la société des Ciments et Forces motrices qui a installé son usine dans les gorges profondes de la Gresse sur la commune voisine de Saint-Guillaume. Premiers effets bienvenus de cette fameuse houille blanche développée par monsieur Aristide Bergès qui sait exploiter avec un certain génie la puissance des torrents en force motrice produisant de l’électricité.

Mais en toute fin de soirée, au moment du départ du chalet, la découverte de la une du Petit Journal a profondément secoué Augustin. Assassinat de l’archiduc François-Ferdinand et de son épouse Sophie, le 28 juin 1914 à Sarajevo. Et si tout recommençait ? Les souvenirs douloureux affluent ; 19 janvier 1871, Buzenval, la bataille fait rage, la contre-attaque des Prussiens, la balle qui brise sa jambe ; les longs mois de soins avant la convalescence réparatrice grâce au soutien attentionné de Marie-Jeanne. Et puis, malgré le temps passé, Augustin ne peut oublier les quatre jeunes camarades qui ne sont pas revenus de cette guerre de 1870 : Jules Girard dit Rivoire, Jean Riondet, tous les deux du hameau du Chômeil, Joseph Arnaud de l’Église et Germain Giraud, des Petits Deux.
Et si tout recommençait ? Si une nouvelle fois Allemands et Français s’entre-tuaient ? Si cette folie de la guerre s’emparait des hommes, encore et encore ? Pourtant que la vie semble simple, certes souvent dure mais parfois si belle ! Comment ne pas apprécier cette relative prospérité que partagent la plupart des villages de France et de ses voisins européens en ce début d’été 1914 ?

Tournant et retournant dans son lit toute la nuit, Augustin ne peut s’empêcher de s’inquiéter et de penser aux siens auxquels il tient plus que tout. Marie-Jeanne, sa belle Marie-Jeanne qui lui a donné trois enfants et tant de bonheur ! Marie-Jeanne, créatrice talentueuse, entreprenante, qui a su faire de si beaux chapeaux avec cette fameuse paille, « l’or des Gressoises », cultivée dans la haute vallée de la Gresse et qui, maintenant, développe l’étonnante et prospère fabrication des cabas que Léon Allibert du Monestier commercialise avec Joseph son fils, le grand ami de Quentin !
Quentin, son fils aîné né le 5 septembre 1878. Il porte ce prénom venu d’Écosse qui avait beaucoup choqué Auguste, le vieux maître d’école également, à l’époque, secrétaire de mairie. Quentin, devenu à son tour maître d’école, en poste à Monestier-de-Clermont le chef-lieu de canton dans la grande mairie-école qui s’élève en face de l’église à côté de l’atelier La Dauphinoise où Joseph Allibert et son associé Alfred Robert fabriquent des semelles hygiéniques en paille mais aussi en jonc, feutre et peaux.
Depuis maintenant six ans, Quentin est marié avec Élise Auvergne, l’une de ses collègues maîtresses d’école, originaire de Château-Bernard. Ils occupent un logement de fonction au-dessus des salles de classe. Jean, leur petit garçon, aura bientôt trois ans. Quentin est toujours un sportif accompli. Depuis la création en 1909 du Club des Sports d’hiver du Monestier-de-Clermont, il assure le secrétariat de cette dynamique association qui regroupe skieuses et skieurs du canton ainsi que ceux de Gresse organisés en sections et jouissant d’une certaine autonomie. Le Club est toujours présidé par Alphonse Dusserre, propriétaire de l’hôtel Major mais aussi et surtout célèbre fabricant de skis, de luges et de bobsleighs. Si l’été, Quentin n’oublie jamais de participer aux grands travaux de la ferme de son père, fenaisons et moissons, il se passionne de plus en plus pour les ascensions des sommets de cette chaîne du Vercors qu’il ne se lasse jamais d’admirer. Les Dumas, de Saint-Michel-les-Portes, et les Cotte, de la Bâtie-de-Gresse, lui ont fait découvrir l’escalade au Mont-Aiguille et il rêve maintenant souvent à d’autres conquêtes dans le Dévoluy, en Oisans, dans les grandes Alpes de la vallée de Chamonix.