Tiffany

Chapitre 1

 

L’homme avait une belle gueule de vieillard, burinée sans excès, le cheveu blanc mais abondant, l’œil à peine délavé dardant son adversaire d’un bleu glacial. Il fit la moue, poussa un soupir puis, après un temps suffisamment raisonnable pour retenir l’attention de son public, il sortit une carte de son jeu et l’abattit sur la table sans que son visage change d’expression. Autour de lui, une vague d’exclamations surgit, s’amplifia puis mourut petit à petit. L’homme risqua un demi-sourire de satisfaction et c’est ce moment que Cathleen choisit pour appuyer sur le bouton de son appareil photo, tandis qu’un ricanement se fit entendre à ses côtés :
— Vous n’avez pas oublié de mettre la pellicule ?
C’était le petit farceur de la soirée et si sa répartie n’était pas originale, elle n’était pas bien méchante. Elle lui sourit sans arrière-pensée.
— Pas de problème. Avec ça, on n’en a plus besoin…
Elle travaillait bien évidemment avec un numérique, un objet onéreux que le responsable de la rédaction lui avait confié avec réticence et force recommandations. Elle l’avait écouté en prenant, contrairement à son habitude, une attention nuancée de respect, car c’était un sujet sur lequel il était chatouilleux, mais elle était bien loin d’éprouver la même admiration que son patron pour cet objet à la fois trop technique et trop sommaire. Contrairement au bon vieil appareil qu’elle utilisait dans ses débuts (un argentique puisque c’était désormais le terme prôné par les puristes qui ne manquaient pas de l’employer pour en mettre plein la vue aux débutants), il ne répondait pas à la moindre pression du doigt. Il fallait anticiper le mouvement et, dans bien des cas, le rendu de ce mouvement était flou. Malheureusement, il était impossible de le vérifier dans l’image réduite qu’offrait le moniteur de visée. Ce n’était qu’après la retransmission sur ordinateur qu’on mesurait le désastre. D’où la nécessité de multiplier les prises de vue au risque d’incommoder le sujet, agacé de recevoir des flashes à n’en plus finir.
Pourtant, ce samedi soir, elle avait de la chance, le petit père Bove ne râlerait pas, dût-elle s’y reprendre de nombreuses fois, il était bien trop content d’être la cible privilégiée de l’objectif. Il était maire du village, les élections municipales approchaient et il n’est jamais mauvais de prouver qu’on est resté près de ses concitoyens, surtout auprès de cette nouvelle race d’habitants, que les plus anciens surnomment entre eux « les Parisiens », alors que le terme de Franciliens conviendrait mieux. De jeunes couples avec enfants ayant échangé le stress de la ville contre le calme de la campagne, quitte à perdre quotidiennement deux ou trois heures dans les embouteillages ou les transports en commun pour se rendre à leur travail.
Dans quelques jours, selon les nécessités de la parution, le visage de Jean-Denis Bove s’étalerait, non pas à la une comme il l’aurait souhaité, mais dans les pages intérieures du Vexin libéré, ce qui lui offrirait une tribune gratuite : avec les plus mauvaises intentions du monde, on ne pouvait guère considérer que le verre de jus d’orange versé de bonne grâce à la jeune journaliste, était un « pot-de-vin » ou une tentative de corruption. Plus exactement, Cathleen n’était pas journaliste, mais correspondante de presse, c’est-à-dire qu’elle n’avait aucun statut et qu’elle était payée une misère.
Le Vexin libéré était le quotidien local dont l’ambition n’allait pas plus loin que de rapporter religieusement les menus événements qui scandaient la vie, essentiellement rurale, d’une région qui ne se situe pourtant pas à plus de cinquante kilomètres à l’ouest de Paris. Les cinquante kilomètres fatidiques qui font des villages alentour des décors privilégiés pour les cinéastes en quête de maisons en pierre, de châteaux à moitié écroulés et de paysages champêtres. Au-delà, il faut loger toute l’équipe alors qu’à cette distance, il est admis que les acteurs, les cameramen et toute la suite, maquilleuses, costumières, scriptes et figurants peuvent bien rentrer chez eux chaque soir. Tant pis pour ceux qui ont l’idée saugrenue d’aller vivre de l’autre côté de la capitale : ils en sont quittes pour s’offrir les embouteillages ou, pour les moins chanceux, des changements de train à n’en plus finir. Cathleen les rencontrait parfois quand elle était envoyée en reportage sur un tournage, à condition que les vedettes ne soient pas trop célèbres, bien évidemment – sinon, c’était un des journalistes chevronnés qui se chargeait de l’aubaine –, ou que le metteur en scène ne soit du genre parano, du style « personne ne verra une seule vue de mon film avant sa sortie ». Quelques téléfilms échappaient à l’une ou l’autre de ces exigences, ce qui lui donnait l’occasion de sortir quelque peu des concours de belote et de manille coinchée et d’avoir l’illusion d’être une « vraie » journaliste, ce qu’elle finirait peut-être par devenir un jour, du moins c’était à espérer. À l’évidence, cependant, c’était loin d’être gagné. Le Vexin libéré ne semblait guère pressé de l’embaucher à plein-temps. Son patron n’était pas chiche sur les compliments, mais cela s’arrêtait là. Elle n’avait pas mis très longtemps à comprendre qu’il s’offrait ainsi les services d’une quasi professionnelle à un tarif dérisoire. Les correspondants de presse ne sont pas réputés pour rouler sur l’or et ce n’est, la plupart du temps, qu’un métier d’appoint pour les étudiants qui y consacrent leurs week-ends ou pour les enseignants qui ont du temps libre. On peut ajouter quelques passionnés, en particulier chez les sportifs, pour qui c’est réellement l’amour du reportage qui prime.
Pour elle, c’était paradoxalement le moyen d’arriver à boucler ses fins de mois pour réussir à élever sa fille, Chloé, en ayant une ouverture d’esprit qui la changeait des couches et des biberons tout en préparant un avenir qu’elle souhaitait plus radieux. Elle était seule avec sa fille, mais elle disposait d’une pension alimentaire correcte car, grâce à l’aide de son avocat, elle avait bataillé ferme lors de son divorce. Elle n’avait pas voulu repartir tête baissée dans la vie active. Elle possédait, certes, quelques diplômes qui ne la laissaient pas totalement démunie devant le monde du travail, mais elle manquait d’expérience professionnelle et elle n’avait pas l’intention de s’ennuyer derrière un bureau jusqu’à la fin de ses jours. Cette approche du journalisme lui était apparue comme une véritable aubaine, convenant à son tempérament fonceur. Tant pis pour les horaires impossibles. L’important était d’en apprendre le plus possible, de faire preuve de sérieux, de ne jamais, ou très rarement, refuser un reportage et de proposer des sujets suffisamment originaux pour intéresser sa rédaction lors des périodes de disette, comme les vacances. Un jour ou l’autre, on aurait besoin d’elle pour un remplacement et elle serait là. En attendant, elle était aimable avec tout le monde, ne rechignant pas à offrir un café ou à remplir la photocopieuse tout en grappillant des informations à droite et à gauche, avec la plus grande discrétion, pour ne les ressortir qu’à bon escient. Mine de rien, elle était devenue l’une des meilleures utilisatrices des ordinateurs, parce qu’elle était assez curieuse pour en explorer toutes les possibilités alors que les autres, y compris les journalistes professionnels qui, dans l’ensemble, s’étaient mis tardivement à l’informatique, se contentaient du minimum. Deux ou trois petits malins en savaient toutefois assez pour se connecter en douce sur les sites de rencontres. Elle, se l’interdisait. D’un côté, par déontologie et de l’autre, parce qu’elle n’avait pas de difficultés pour rencontrer des partenaires et qu’elle préférait nettement le contact personnel aux fantasmes d’inconnus plus ou moins glauques.
Pour le moment, il n’était évidemment pas question de se placer auprès du petit père Bove et il lui fallait quitter la salle des fêtes de Sancourt où se déroulait le concours de manille avant de s’élancer dans le froid de la nuit pour la prochaine étape de ce samedi soir : un bal costumé organisé par le village voisin.
Elle reprit la Clio que sa mère lui avait miraculeusement revendue à un prix dérisoire parce qu’elle lui préférait le dernier modèle sorti. Sa mère avait toujours trouvé tout naturel de s’acheter les plus jolies choses. La pub « parce que je le vaux bien » semblait avoir été conçue spécialement pour elle, qu’il s’agisse de produits de beauté, de vêtements, de vacances ou des objets qui l’entouraient. Cathleen se demandait parfois si elle n’éprouvait pas des sentiments semblables envers son père, son frère, Olivier, et elle-même. Lorsqu’elle était enfant, elle était habillée comme une véritable petite poupée et, l’adolescence venue, elle avait eu bien du mal à faire accepter ses jeans. Le regard de sa mère sur elle était toujours quelque peu ambigu : elle ne ratait jamais l’occasion de lui faire remarquer que les deux pointes du col de sa chemise n’étaient pas exactement à la même hauteur. La naissance de Chloé l’avait comblée : la petite fille était vêtue telle une princesse quand elle revenait de chez sa grand-mère. Et beaucoup plus simplement le reste du temps : un compromis qui leur convenait à toutes deux en attendant que Chloé soit suffisamment grande pour faire valoir son propre point de vue.
Au moins, Cathleen avait une voiture relativement récente, en bon état, et qui acceptait de démarrer par tous les temps. Ce n’est pas un luxe quand on doit parcourir à longueur de semaine aussi bien des routes nationales que des chemins de campagne. Son idéal aurait été un 4×4 pour ne pas craindre les ornières remplies d’eau quand elle se rendait au bord d’un champ pour assister aux nombreux ball-traps organisés par les chasseurs, à l’automne ou au printemps. À moins que ce ne soit une kermesse noyée sous une pluie battante, à la fin juin, quand tout le monde s’attend à une soirée ensoleillée. La météo n’est pas une science exacte, il faut bien l’admettre. Quand elle aurait les moyens de se payer l’engin de ses rêves, aussi présentable devant un agriculteur fier de sa moisson que devant le député venu inaugurer le nouveau terrain de sport, elle n’aurait probablement plus à faire le compte-rendu d’un concours de pêche, dans un environnement marécageux. Elle le laisserait avec soulagement aux débutants. Mais sait-on jamais ? Un bon journaliste ne craint pas de salir ses chaussures ou le bas de son pantalon, encore moins les roues de sa voiture. Quitte à laisser des fortunes chez le teinturier et le garagiste ou à opter définitivement pour le style décontracté.
La salle des fêtes de Sancourt était au bout du village, à proximité de la forêt et à l’écart des habitations pour ne pas gêner les voisins par le bruit intempestif de la musique, des chants ou des portières de voitures claquées à des heures indues à l’occasion d’un repas, d’un bal ou d’une réunion familiale. À peine deux cents mètres plus loin, elle ralentit car elle savait par expérience que le croisement était dangereux, même si elle avait la priorité. Elle scruta l’ombre avec attention. Pas d’autres voitures en vue. Elle s’apprêtait à traverser le carrefour quand son regard fut attiré par une masse sombre au bord de la route, presque sur la chaussée. Instinctivement, elle s’arrêta. Elle n’en était pas sûre, mais la forme lui semblait humaine. Un poivrot ? Un accidenté ? Il n’y avait pas suffisamment de lumière pour le savoir. Elle prit la lampe torche dans sa boîte à gants pour aller vérifier. Elle ne se sentait pas très rassurée, mais si quelqu’un avait besoin d’aide, elle ne pouvait pas faire comme si elle n’avait rien vu. De plus, elle ne croyait guère à un guet-apens par cette froide nuit de mars. Néanmoins, elle n’était pas très à l’aise sur ses jambes quand elle mit le pied à terre. Elle fit tourner sa lampe en arc de cercle autour d’elle : personne. Elle s’approcha à petits pas, prête à reculer au moindre bruit. Le faisceau lumineux la confirma dans son impression, un être humain était allongé par terre.
— Vous avez besoin d’aide ?
Sa voix, chargée d’anxiété, était fluette, portait à peine. Elle tenta de la raffermir, renouvela sa demande. L’autre ne bougeait pas. Tant pis, il fallait se décider. Elle fit un autre pas et dans la faible lumière, elle découvrit un visage aux yeux grands ouverts qui fixaient la cime des arbres. Elle faillit pousser un hurlement. Sans jamais avoir vu de cadavres autrement qu’au cinéma ou aux informations, elle savait que c’en était un. Une femme, jeune apparemment, aux longs cheveux bruns encadrant le visage, vêtue, trop légèrement vu la température, d’une jupe courte et d’un pull. Elle n’eut pas le courage de la toucher. Lentement, elle retourna à la voiture et repartit vers la salle des fêtes.