La petite fille qui compte

1. La remise

 

Depuis hier, depuis le vent, depuis la plainte longue et déchirante, Jeanne cherche de l’aide, quelqu’un qui oserait. Tout ce qu’elle obtient : un haussement d’épaules, un « va jouer », un « fiche-moi la paix ». On lui demande de se calmer. Jeanne réussit à s’endormir, une main sur chaque oreille pour ne plus entendre. Un claquement de porte et Jeanne se lève affolée à l’idée d’avoir dormi trop longtemps. Elle traverse en trombe la salle à manger, se précipite à la fenêtre de la cuisine, tire une chaise, s’agenouille, essuie la vitre avec sa manche de chemise de nuit. Mais la nuit et la pluie forment un rideau opaque. Elle écarquille les yeux pour voir ce qu’elle entend, même si elle le redoute. Dans sa tête, des cauchemars. Ils se mélangent. Ils font peur.
Quand le vent enfle dans les allées du coron, tout est balayé sur son passage. Même au début de l’automne. Comme hier. Comme aujourd’hui. Jeanne est habituée aux fortes rafales et aux arbres effeuillés. Elle aime cette période de l’année à cause des feuilles multicolores qu’elle ramasse et fait sécher dans un livre. Les rouge carmin sont ses préférées. Et puis c’est plus facile d’écrire une rédaction sur ce qu’elle voit, ressent et entend. Elle classe le printemps numéro un ex æquo avec l’automne, pour les mêmes raisons, mais en nuances de vert. Elle y ajoute nids et pépiements d’oisillons. Puis viennent l’hiver et l’été. Dans le Nord, il n’y a pas vraiment d’été. Et Jeanne ne part pas souvent en vacances. La rédaction la moins réussie est celle dans laquelle elle doit décrire les mois supposés les plus joyeux, alors qu’elle ne ressent que de l’ennui et une impatience de rentrée des classes. Pour l’hiver, ce n’est pas pareil. Il est souvent précoce. C’est comme ça qu’on dit. C’est pourquoi aux yeux de Jeanne, l’hiver est numéro deux. Jeanne aime entendre et écrire cet adjectif. La première fois qu’elle l’a utilisé, la maîtresse l’a félicitée. Et puis, elle écoute le mot. Il l’apaise et la fait voyager dans des endroits où tout est blanc. Un hiver précoce, c’est un hiver de neige, où terril et coron sont enveloppés dans un manteau blanc. Manteau blanc, elle aime bien aussi. Elle l’a lu dans un livre. Ces deux mots sont dans la rédaction. Ici, le charbon salit tout, les visages des mineurs et les mains de leurs enfants. Sous la neige, on passe du noir au blanc, sans transition. Il arrive à Jeanne de creuser, très profond. « Qu’est-ce que tu fais, Jeanne ? » on lui demande. « Je creuse un trou pour que le blanc de la neige couvre le fond de la mine. » Quand tout est blanc, elle a moins peur aussi. Elle marche dans la neige comme dans la ouate. Là, on peut tomber sans se faire mal. Là, on peut crier. Les sons restent lointains. Là, les larmes se figent. Elle rêve d’enfermer le coron, le carreau de la fosse, les terrils et le fond de la mine dans une boule à neige. Elle pourrait alors, à volonté, d’un geste, envelopper son petit monde d’un manteau blanc.
Jeanne classe les mots dans des colonnes. Il y a des mots doux, des mots méchants, des qui font peur, des mots qu’on prononce et d’autres qui sont interdits, des mots secrets, ceux des adultes et ceux des enfants. Précoce est un mot « doux ». Maman aussi avec fée, fleur, lait. Pour père, elle hésite. Pour l’instant, il est à part. Comme inclassable. Colonne des mots doux ? Des mots méchants ? Qui font peur ? Une autre colonne pour lui tout seul ? Lui donner une place ? Elle ne sait pas encore laquelle. Elle n’y arrive pas. Ça lui fait mal, une douleur de crampes au ventre. Un grand cœur rouge encercle les mots « doux ». Père reste à la périphérie. Il peut être barré férocement certains jours avec un crayon de couleur noir. Férocement, c’est les coups de crayon qui le disent. Ils sont débordés. Certaines fois, ils trouent le papier. D’autres fois, il réapparaît à proximité du cœur. Pour l’instant, jamais dedans. Pour l’instant, jamais papa. Jamais son prénom, Apollinaire, non plus. Le mot maman écrit avec un crayon de couleur rose est resté au centre du cœur, malgré le mot fessée classé dans les mots méchants avec mère-grand, sorcière, monstre. Pour les secrets, ils sont notés sur une feuille pliée en quatre, rangée dans une boîte fermée avec une petite clé, elle-même cachée au fond d’un tiroir. Les mots interdits ne sont pas écrits. Ils existent quand même. Jeanne les imagine en rats. Il faut les faire sortir pour pouvoir les tuer. C’est ce que fait son père pour « ces nuisibles ».

Ce matin-là, le vent est particulièrement violent. Il s’engouffre dans le moindre interstice laissé par les portes et fenêtres. Dans cette maison disjointe, rien ne ferme complètement. Aucune porte. Aucune fenêtre. Il reste toujours un jour. Entre le chambranle et la porte. Entre le sol et la porte. Entre le mur et la fenêtre. À cause de l’humidité. À cause de la cuisinière qui ne chauffe qu’une pièce : la cuisine. À cause du vent aussi. Alors, on calfeutre avec du papier journal. En bas des portes, on bouche avec de vieux tricots de laine. Malgré toutes ces précautions, des courants d’air se forment à l’intérieur. La maison résonne alors de bruits étranges, tous connus de Jeanne. Elle n’a pas peur. Ce qui l’effraie, c’est ce qu’elle entend à l’extérieur. Quand il fait noir, c’est encore pire. Et là, elle entend un long cri au fond du jardin, à proximité des pigeonniers. Ce n’est pas un pigeonneau. Elle en est sûre. Jeanne appuie encore plus fort son front sur la vitre, comme si elle voulait la traverser. Elle veut voir le cri. Elle n’y arrive pas. Elle commence alors un inventaire mental des lieux, du plus proche au plus éloigné. Elle l’a déjà fait plusieurs fois. Elle connaît par cœur. Elle retarde sa peur.
Devant la porte de la cuisine, on descend une marche. En face, une autre porte. Derrière, un grand trou au milieu de deux planches : les WC. Quand elle était très petite, elle avait peur de tomber au fond de ce qui ressemblait à la bouche immense d’un ogre ! Un monstre allait l’attraper et la faire disparaître ! Plus tard, après une leçon de géographie sur l’Auvergne, elle transforma ce trou en un cratère d’un volcan éteint. Éteint diminua sa frayeur. Maintenant, elle n’a plus peur du tout. Elle a appris à se tenir au-dessus sans tomber. Et puis le trou est devenu plus petit au fur et à mesure qu’elle grandissait. Elle ne passerait plus à travers. Elle en est sûre. Et si elle a encore peur des monstres, aux ogres, elle n’y croit plus. Et depuis aussi, elle a compris. On a moins peur quand on voit. Régulièrement, souvent le dimanche, son père décide qu’il est temps d’enlever « toute cette merde et cette pisse », sinon ça va déborder, comme il dit. Pisse et merde, elle sait. Ça va déborder, elle comprend. Par le grand trou, aussi. À force d’observer son père, dire et faire, elle a associé l’ensemble. Il faut vider une immense fosse, dont elle ne connaît pas la profondeur exacte. Pour cela, son père plonge un seau, comme dans un puits. À chaque aller-retour, celui-ci se remplit d’une matière boueuse, puante, mousseuse et de papier journal, avec lequel toute la famille s’essuie. Son père ne tire pas sur une corde pour ramener le tout à la surface. Il utilise ses bras et ses mains. Il met des gants jusqu’au coude, à cause du tétanos. Jeanne écoute souvent les conversations des grands. Quand ils parlent à voix basse, c’est important. C’est comme ça qu’elle est informée de qui trompe qui, qui bat qui, qui est très malade, qui a le tétanos, qui va en mourir, qui en est mort. La mort parfois porte d’autres noms dans le coron, comme coup de grisou et silicose. Mais là, elle entend que c’est con de se faire griffer par un rosier. Que c’est con d’aller vider la fosse sans gants. Que c’est con d’attraper le tétanos. Que c’est con d’en mourir. Jeanne comprend que mourir au fond de la mine, c’est mieux que de mourir à cause d’un fichu rosier. Tétanos, c’est un mot « méchant » qui pue, comme l’odeur provenant des seaux. C’est un mot qui tue aussi. Jeanne n’en a pas peur. Son père à elle, il n’en mourra pas. Il n’a qu’à bien se tenir le tétanos ! Elle se méfie du rosier.

Parmi ces hommes qui meurent du tétanos, de la silicose ou d’un coup de grisou, il y a des piqueurs, boiseurs, fonceurs et des boutefeux. Jeanne connaît la signification de chaque mot. Ils font partie de son quotidien. Son père est boutefeu. Son oncle paternel Robert lui a raconté. Apollinaire est descendu au fond de la mine à quatorze ans, comme galibot. Sa petite taille lui permettait d’aller dans des endroits impossibles d’accès aux hommes. C’est là où il a eu son petit doigt droit coupé. Il était maigre, mais tellement tenace, volontaire, qu’il est vite devenu boutefeu.
— C’est quoi boutefeu, tonton ?
— Il creuse des trous et les bourre d’explosifs. Il place des mèches. Il crie « mise à feu ». Et il fait exploser.
— C’est dangereux ?
— Oui.
— Ça peut faire mourir ?
— Ça peut.