L'effet Michel-Ange

1.

Il était une fois Pierre, Ève et Michel-Ange.
Pierre et Ève sont mariés depuis quinze ans, ils n’ont pas d’enfant. Voici à peu près trois ans, le couple occupait un appartement deux-pièces cuisine, traversant, lumineux, avec petit balcon, au troisième étage d’une résidence HLM de la périphérie de Lyon, près du Lycée où Ève enseigne l’histoire. Quand sa collègue et amie prof de dessin a évoqué ce deux-pièces qui se libérait près de chez elle, sur les quais de Saône, Ève trouva des arguments convaincants pour décider Pierre à quitter leur banlieue et rejoindre ce quartier branché du Vieux-Lyon, où se côtoient galeries d’art et bouchons, ces petits restos typiques qui vous servent un tablier de sapeur ou une cervelle de canut sur des tables bistrot recouvertes de nappes campagnardes à petits carreaux rouges et blancs. L’appartement en question allait avec : haut de plafond, poutres apparentes, parquet qui craque, bref tout le charme de l’ancien.
La première hésitation de Pierre s’appuyait sur l’absence de lumière. L’argument qui le fit chanceler fut la proximité de sa chère île Barbe sur la Saône, là où une vieille cousine qui l’aimait beaucoup avait tenu, jadis, un bistrot-bazar. Ce qui le fit basculer fut ce local du rez-de-cour, donné comme annexe de l’appartement, sorte de garage à vélos, tout en longueur, mais qui présentait l’avantage de bénéficier d’une fenêtre sur rue et sur Saône. Il en fera son atelier.
Depuis leur déménagement, les parents de Ève refusent de rendre visite au couple, prétextant que quatre étages sans ascenseur, ce n’est plus pour eux. Quant à la santé de leur fille, elle ne peut qu’être affectée par cette cour fermée, jugée insalubre malgré les quelques pots de plantes vertes qui tentent d’y survivre. Sans parler de la traboule, cette sorte de ruelle intérieure qui permet de rejoindre, discrètement, depuis la cour, la rue Mercière, cette rue restée dans la mémoire collective des Lyonnais comme la plus mal famée de la ville, tant elle resta longtemps infestée par des dames de petite vertu.

Leur logis et son annexe furent très vite envahis par les utilitaires de Pierre, liés à ses passions pour le modelage, la peinture et Michel-Ange. Des pavés d’argile entamés, des bustes de femmes ébréchés, des tubes faméliques, des toiles, toujours à finir, rétrécissaient son espace vital. Des livres d’histoire, des revues d’art et des cartons tellement engrossés qu’ils en perdaient le sens de l’entassement.
C’est lors d’une tentative de déplacement de l’un de ces cartons qu’une photo tomba sur les pieds de Pierre. Qui est ce jeune garçon déguisé en ange, qui essaie de retenir ses ailes, sans doute pour la photo ? Au dos, une date, plutôt une année qui fait date : 1955. Cela ne pouvait être qu’une photo de son père. Pierre savait par son grand-père que tout le quartier ouvrier de La Saulaie, de l’autre côté de la voie ferrée, au-delà de la gare d’Oullins, au bord du Rhône, participait à la grande fête annuelle de la Passion du Christ. Un spectacle organisé par la communauté du Prado, missionnée pour s’occuper des pauvres. Cette fête réunissait pas moins de deux cents personnes, enfants et adultes, tous déguisés, et qui assuraient des représentations tous les dimanches de Carême. L’engouement était tel qu’une salle de mille places fut construite à côté de la chapelle. Le grand-père de Pierre était intarissable sur cet événement. Pierre connaissait du coup la date de la dernière représentation : 1958.
Il savait que depuis, la chapelle avait été désacralisée, la salle construite à l’époque, rénovée. L’ensemble, dénommé le Bac à Traille, était devenu une annexe du théâtre communal de la Renaissance à Oullins.

 

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Tablier de sapeur : spécialité tripière lyonnaise.

Cervelle de canut : spécialité lyonnaise de fromage blanc aux herbes.

Bac à Traille : barque, héritée des Romains, en chêne à fond plat tirée par des câbles pour traverser le Rhône.