Montrez-moi une image, je vous écrirai une guerre

Prologue

 

« Beaucoup de gens dans ce monde mangent des sardines. Mais tous ont une façon bien différente, bien à eux, de les déguster. Certains les apprécient froides, d’autres tièdes. Aromatisées ou non. Pour ma part, je les aime juste à la sortie du frigo et à la tomate. Je les écrase avec le dos de ma fourchette puis je dépose de fins morceaux de beurre sur cette “purée”, si l’on peut dire. Ensuite, je malaxe, je pétris, je concasse jusqu’à ce que le beurre se soit réparti de façon uniforme, puis je me délecte de ce petit plaisir des mers avec un peu de pain. C’est mon père qui m’a initié à cela. »
Les huit hommes armés qui entouraient Louis ne comprenaient pas où il voulait en venir. Quel message souhaitait-il faire passer par ce monologue de la sardine ? Il était seul, assis sur une chaise, les pieds enchaînés au sol, au milieu d’une pièce grise et vide qui sentait l’humidité, l’urine et le sang séché. Trois ampoules suspendues au plafond allumaient partiellement ce lieu sordide. Mohamed Del Chiki, chef de la sécurité du cheikh Abdallah Moktar Gortat, en « perdait son arabe » face à son prisonnier de Français. Mohamed ne pouvait passer pour un faible devant ses hommes, mais il ne savait pas quelle attitude adopter face à cet homme assis en face de lui et qui, menacé par des mercenaires armés et déterminés, dégustait sereinement son assiette de sardines à la tomate et au beurre.
— Tais-toi ! hurla Mohamed. Tais-toi ou je jure sur ce que j’ai de plus précieux que je te tue ici et maintenant.
Louis cessa de manger. Leva les yeux en direction de Mohamed et d’une voix sobre lui répondit « non ».
— Comment ça « non » ? répliqua Mohamed sèchement, déstabilisé par cette réponse.
— Parce que je ne l’ai pas écrit…

1.

 

2041. Le monde tel que nous le connaissons a atteint son point de non-retour. Disparités sociales trop élevées, pollution désastreuse de l’air et des eaux, suprématie écrasante des riches, ressources vitales insuffisantes, météo destructrice et imprévisible, terrorisme aveugle, amalgames meurtriers, abrutissement de la population par les médias, déviances morales, patriotisme politique jeté aux ordures, avidité, cupidité et corruption des élus… Des vies précaires pour le commun des mortels… Le monde court à sa perte…
Dans sa propriété gigantesque et extrêmement surveillée, Louis Bathelier était installé derrière son bureau en acajou. Devant lui, un mur de six écrans plasma relatait les évènements en direct du monde entier. Ajoutés à cela, douze écrans de surveillance de sa propriété. Assis dans son confortable fauteuil, il jouait avec son coupe-papier de l’époque Ming et zappait d’écran en écran pour se rendre compte de la situation actuelle du monde. Ce qui était ironique, c’est qu’il la connaissait mieux que chaque habitant de sa planète. Louis détourna son regard et observa sur sa droite, à travers la baie vitrée, les collines et la nature verdoyante. Au loin, tout devint flou, un voile gris-blanc enveloppait la ville à tel point qu’elle n’était plus discernable. Ce spectacle le désola. Il se leva et fit quelques pas dans son immense bureau.
Il resta un instant devant une peinture de Van Gogh. Elle lui apportait la sérénité dont il avait besoin. Louis était riche. Fabuleusement riche. Un héritage financier et moral datant de plusieurs siècles. Cet homme brun d’un mètre quatre-vingts au regard vert perçant, ne laissait transparaître aucune émotion. Il ne laissait rien transparaître de sa personne.
Formaté, entraîné, instruit depuis son plus jeune âge, il exerçait un métier unique dont seuls ses ascendants avaient le secret. Homme érudit, poli, diplomate, il n’en restait pas moins un homme, et un homme dangereux. Il n’était pas dangereux ou inquiétant au sens littéral du terme. Non. Il créait la peur, l’affolement, des réussites inexplicables, pouvait bâtir des empires tout en occasionnant le chaos, voire la mort.
Les populations criaient au scandale, à la théorie du complot depuis la nuit des temps. S’estimant serviteurs des puissants sans jamais pouvoir participer à la partie d’échecs mondiale, incluant nos politiques et nos éminents financiers. Mais bien sûr qu’il existait des secrets d’État dont on ne pouvait divulguer l’existence. Imaginez l’étendue des répercussions si certaines méthodes ou certains secrets arrivaient aux oreilles de monsieur tout-le-monde. La révolution, le soulèvement, la demande d’explication et de réparation seraient notre quotidien. Autant dire : le chaos.
Louis et sa famille régulaient ce chaos depuis des siècles. Leur métier ? Il n’existait pas. Il consistait en une seule chose, une seule phrase : « Montrez-leur une image et ils en feront une guerre. »
Seul Gustave Flaubert, un jour, comprit la stratégie des Bathelier et s’exprima ainsi : « D’Acharamoth sortit le Démiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du Diable, voilà ce que vous êtes, messieurs les Bathelier. » En 1880, cela faisait six mois que Flaubert s’était absenté de Paris pour achever la rédaction de Bouvard et Pécuchet. Le 5 mai 1880, les frères Bathelier s’invitèrent au hameau de Croisset à la demande expresse de Gustave Flaubert. Le 8 mai, Flaubert mourut… Certains secrets ne sont pas bons à découvrir, ni à révéler.
Un État, une personne puissante, se retrouvant face à une impasse et ne sachant plus comment agir avant que la presse mondiale ne s’empare du sujet, contactaient Louis pour qu’il régularise la situation. Mais ce dernier ne pouvait être approché directement. Car l’on connaissait son existence, mais jamais son visage n’avait été entrevu ni le nom de sa famille révélé. Par multiples traverses, les informations étaient transmises et arrivaient sur le bureau en acajou de Louis, qui épluchait le dossier et donnait une réponse en un minimum de temps. Son client, en échange d’honoraires outranciers, devait s’engager à respecter minute par minute le plan orchestré par Louis. Si cette clause était bafouée, le scénario pouvait totalement échouer.
Quelques faits de Louis et sa famille ? Des krachs boursiers, les deux guerres mondiales, de multiples attentats, dont ceux du 11 septembre, la création de toutes pièces des missiles de Cuba, certains meurtres n’ayant pas touché l’opinion publique, le virus du SIDA, le groupe des Rolling Stones, la mort de JFK et j’en passe…
Mais en cette période noire, les contrats étaient de plus en plus horribles, abjects, dénués de toute humanité et Louis réalisait que ses pairs et lui-même avaient conduit le monde vers ce chaos dans un seul but : l’enrichissement.