Lex humanoïde, des robots et des juges

« Si l’homme échoue à concilier la justice et la liberté,
alors il échoue à tout. »
Albert Camus – Carnets

 

***

 

Toutes ces années d’étude de droit pour en arriver là, à faire la queue. Ilian se plaça en file indienne, derrière quelques confrères, devant l’une des bouches de l’imposant terminal de la Cité des statistiques et de la médiation qui vomissait à foison des titres holographiques. La Chambre des saisies ressemblait à une immense volière où les avocats en robe, tels des corbeaux, piaillaient en attendant leur tour.

Quand ce fut à lui, Ilian appliqua sa pupille contre le scanner pour se connecter à la base de données Cujas et renseigna consciencieusement toutes les rubriques du questionnaire de son client en répondant aux questions que lui posait le système expert. Après l’âge, l’état civil et la situation familiale et professionnelle, il marqua un temps d’arrêt avant de répondre à la rubrique « culpabilité ». À la première question du plaider coupable, il répondit par l’affirmative, mais s’interrogea sur le reste des questions posées par l’ordinateur.
Avait-il intérêt à reconnaître l’état de faiblesse de la victime, l’heure tardive de son agression et les menaces proférées par son client pour s’attirer les faveurs de la machine ? C’était difficile à savoir. Pour Cujas, la faute avouée n’était pas toujours pardonnée. Et pour cause, les paramètres du système expert n’étaient connus que des seuls informaticiens du ministre des Barèmes et de la Médiation qui géraient en flux tendu la population carcérale.
Ilian avait beau pester, rien ne faisait varier Cujas qui restait souvent inflexible. Il s’était déjà fait flouer sur la fixation d’une pension alimentaire la semaine précédente et sur des dommages-intérêts pour un licenciement abusif, il y a deux mois. C’était du moins ce qu’il pensait.

 

Les opérations de saisie étaient terminées. La voix humainement synthétique du terminal lui annonça la fin des opérations. Cujas édita un bulletin holographique.
La décision tomba. Ilian était soulagé. Il avait obtenu un sursis malgré le casier judiciaire de son client. « Le vent a tourné », pensait-il. Cette fois, la mansuétude de Cujas sonnait comme une victoire sur le binaire, les programmes et les paramètres informatiques. Mais finalement, à bien y réfléchir, qu’une machine puisse éprouver de la compassion lui paraissait plus effrayant encore. Sans doute n’avait-il pas remarqué, dans son excitation, qu’il portait en écharpe l’épitoge de sa robe malgré les températures caniculaires de ce mois d’octobre 2030. Accablé par la chaleur, il remonta ses manches et les replia sur ses épaules sous le regard réprobateur des anciens.
Il avait terminé. Il était temps de partir. Tentant de se frayer un chemin, il s’excusa mille fois, ses bras écartant par un mouvement de brasse les ventres bedonnants des confrères, le nez levé vers le terminal. Cette promiscuité était incommodante pour tout le monde. Selon l’humeur du moment, elle pouvait même être franchement insupportable. Il fallait en faire abstraction, comme si de rien n’était, et se forcer à apparaître sous son meilleur jour.
Ilian n’échappait pas à la règle, bien au contraire. Sa prestation de serment relativement récente l’obligeait à encore plus de facéties.
Chaque fois qu’il pénétrait dans la salle des saisies, son visage se figeait en un sourire de façade qui ne trompait personne. Dans cet espace trop confiné, les avocats se déplaçaient comme des pacmans, le jeu étant d’éviter certains confrères. Mais ce matin-là, Ilian manqua d’attention. Transporté par le flux des robes noires, il bouscula bien malgré lui celle qu’il s’était employé à ne pas rencontrer, bien qu’il l’eût repérée de loin depuis un petit moment.
Il tenta de s’excuser :
— Je suis désolé, maître Channel, il y a beaucoup de monde ce matin.
Le liseré rouge brodé sur la robe de l’avocate au niveau de son cœur, réservé aux seuls avocats-contributeurs, forçait le respect. Il impressionnait, même ceux qui, d’ordinaire, n’accordaient aucune valeur aux distinctions.
Maître Channel lui répondit d’un ton condescendant :
— Je me trompe peut-être, mais vous aviez l’air pressé de partir, sans me saluer. Ça me déçoit, surtout d’un ancien collaborateur.
— Ce n’était pas mon intention, maître Channel. Tous ces confrères, ce bruit. C’est un cas de force majeure, répondit niaisement Ilian.
— Suis-je à ce point irrésistible ?
Maître Channel avait eu le dernier mot. C’était l’essentiel. Avoir le dernier mot. C’est un jeu constant chez les avocats. Ilian feignit de comprendre, sourit machinalement et trouva dans le mouvement de foule un allié de circonstance qui le propulsa au-dehors de la salle des saisies… Comme rejeté par le ventre judiciaire.