Pas d'obstacle ?

Chapitre 1

La pendaison : paradoxalement c’est un dénouement.

Vincent Roca.

 

— Vous savez que la pendaison (avec un p) conduit les hommes à l’éjaculation ? Pour les femmes, je ne sais pas. C’est si compliqué, le plaisir féminin...
Je lâche ça d’un ton léger, l’air badin. Pour réchauffer l’atmosphère, quoi ! Et j’attends qu’on me réponde : « Avec un “ b ” aussi ». C’est servi sur un plateau. Mais pas un mot. Pas même un regard. Richard, l’ambulancier, les yeux plissés, les dents serrées et la moustache frémissante, semble totalement concentré sur la conduite du véhicule du SAMU lancé à vive allure dans les rues de Mantes-la-Jolie. Pas la peine de jouer de la sirène. La circulation est fluide. Peu de gens dehors à sept heures du matin, ce mardi. Pour nous, équipiers du SMUR, c’est l’heure chaude malgré les fraîcheurs de l’aube. L’heure où les vivants quittent le sommeil et découvrent les morts de la nuit. Celle où l’on recense les misères accumulées depuis la veille, comme sur une plage quand la mer se retire après la tempête.
C’est l’heure des infirmières libérales qui passent au domicile des petits vieux pour leur faire la toilette et leur injecter l’insuline ou l’anticoagulant. Elles trouvent le papi au sol, près de son lit, le col du fémur fracassé par sa chute dans le noir après avoir dérapé sur la carpette. À deux heures du matin, en se levant pour aller pisser, il n’a pas voulu allumer la lumière afin de ne pas réveiller mamie, qui pourtant dormait profondément, vu que ça fait deux ans qu’elle est morte et se repose au cimetière. Mais le somnifère qu’il prend le soir depuis une semaine, embrouille un peu ses souvenirs, et rend son équilibre instable...
C’est l’heure où la fille fait un petit détour sur le trajet de la gare pour embrasser sa mère avant de partir travailler à Paris. Elle pousse la porte du salon, déjà inquiète de ne pas sentir l’odeur du café qui emplit habituellement la maison et aperçoit maman, affalée sur le canapé, la moitié gauche du corps paralysée par un accident vasculaire cérébral. La bouche tordue par un rictus imite un sourire en coin. Le bras droit, valide est désespérément tendu vers le bouton de la téléalarme qui trône près du téléphone, à trente centimètres de sa main.
Ce matin, pour nous, c’est l’heure d’une femme de ménage qui découvre un pendu dans l’entrepôt désert d’une entreprise de transport routier qu’elle est chargée de nettoyer avant l’arrivée des employés.
— T’en as pas marre de sortir des vannes de cul toutes les demi-heures ?
Coincée entre l’ambulancier et moi sur les sièges avant de notre véhicule de réanimation, l’infirmière semble avoir perdu sa tolérance vis-à-vis de mes plaisanteries fines à mesure que la nuit – blanche pour nous – avance vers son terme. Elle a l’air épuisée et il y a de quoi : six interventions depuis hier soir, dont un polytraumatisé qui a nécessité beaucoup de technicité pour maintenir un peu de vie dans son corps en morceaux. Il est temps que la garde se termine. Et pas de chance, juste avant que la relève de jour n’arrive, le bip qui se remet à sonner ! Pour une pendaison... Elle est jeune, incapable encore de prendre la distance suffisante pour rire des tragédies. Ses mains tremblent, ses lèvres aussi. Elle est pâle. Les larmes ne sont pas loin.