Fragrance Lila

Chapitre 1

 

Il y aura toujours des gens pour faire leurs courses au milieu des bombes, valser tandis que le Titanic s’enfonce, faire l’amour pendant que le Vésuve entre en éruption.
Michiel Heyns – Le passager récalcitrant

 

— Ça va bien, docteur ? Vous semblez soucieux.
Le silence qui régnait dans ce vaste salon aux murs en pierres de taille est brutalement déchiré par la voix rocailleuse de Jadar. En visite à son domicile, je m’étais laissé gagner par l’apathie depuis plusieurs minutes, anéanti par tous les mauvais augures que révélait son bilan biologique. Je le dévisage avec surprise, touché par sa sollicitude : c’est si rare qu’on me demande des nouvelles de ma santé. Je suis d’autant plus étonné que mon interlocuteur est un presque agonisant. D’habitude, mes patients ne pensent qu’à leurs souffrances… J’en oublie de poursuivre l’étude de ses résultats sanguins qui me parlent de sa mort prochaine.
Je croise le faisceau de ses yeux gris. Gris comme un nuage chargé de neige. Il m’observe avec ironie. Je réalise alors que je viens de commettre une erreur d’appréciation. Ce n’était pas de la gentillesse qu’il fallait entendre dans sa question, mais de la moquerie. Alors, réflexe de la pirouette :
— Soucieux, moi ? Pas du tout ! Pourquoi m’inquiéterais-je ? Vos analyses sont tellement catastrophiques que j’ai dû rappeler le labo pour demander si leur ordinateur n’était pas vérolé ! Vos métastases se multiplient comme des lapins frappés de priapisme ! Votre foie ressemble à celui d’un vieil alcoolique…
— Mais je suis un vieil alcoolique, toubib ! Vous le savez aussi bien que moi.
— Oui, c’est vrai. J’avais oublié ce tout « petit » détail pendant quelques minutes. Vous voyez, je me sens un peu comme le capitaine du Titanic, la nuit du naufrage. À l’instant de la collision, il a considéré l’iceberg qui croisait sa route comme le responsable de ses soucis. Forcément, sous le choc, si j’ose dire… Et puis, peu à peu, à mesure que la situation tournait au drame, il s’est souvenu que son navire était en métal, donc tôt ou tard voué à couler, malgré l’arrogance des ingénieurs qui l’avaient décrété « insubmersible ». Votre cancer du foie, c’est l’iceberg que vous venez de rencontrer. Vous auriez pu en heurter d’autres, nommés accident de voiture, cirrhose ou hémorragie digestive. Mais à l’origine de votre mal, il y a ce désir de sombrer, contre lequel je ne peux rien.
Il semble chercher une réponse au fond de son verre de whisky. Il l’élève devant ses yeux pour que la lumière du jour le traverse :
— Nous sommes tous voués à disparaître. Je n’ai fait qu’accélérer un peu le processus inéluctable en remplissant mes godets de petits glaçons baignant dans du Jack Daniel’s. Les uns flottant à côté des autres, tous ceux qui ont mouillé mes bourbons depuis que j’ai commencé à picoler doivent représenter une sacrée montagne de glace, croyez-moi ! Ma coque a dû rouiller un peu plus vite, voilà tout. Ne vous alarmez pas, mon cher Marcel. Je suis conscient de ma mort prochaine. Je suis même résolu à décider moi-même de l’instant de ma fin lorsque le moment sera venu. Pensez-vous qu’il me reste un mois à vivre ?