Poing dur, tome 1 - IVe siècle les Burgondes en Savoya

Chapitre 1
Eloyse et Jehen

 

— Mon père, je viens à confesse pour un acte odieux que j’ai commis et qui me hante.
— Je suis là pour tout entendre, ma fille, et soulager ta conscience. Dieu peut tout entendre et tout pardonner. Je t’écoute.
 À la voix, il devinait une femme très jeune encore. Malgré le petit tissu qui les séparait, il pouvait distinguer une silhouette qui se tenait droite, un bonnet de serge gris et de guingois sur des cheveux qui s’échappaient en désordre. L’odeur qui traversait la mince séparation indiquait qu’elle ne s’était pas lavée de longtemps. Mais il ne craignait pas les odeurs, et celle de cette fille n’était pas désagréable. Il se cala sur le siège de bois encaustiqué à la cire d’abeille et lustré, prêt à tout entendre. Son esprit s’égara un instant sur ses problèmes actuels ; cette dent qui le lancinait depuis une semaine, la douleur allant crescendo. Il titilla un instant la cavité du bout de la langue. L’acte fut odieux, il en frémit. Il devrait aller voir le forgeron afin qu’il la lui arrache, mais il détestait ça. Pourtant, le moment à passer commençait à lui paraître moins horrible que cette atroce douleur. Il ne pouvait presque plus mastiquer, des glandes étaient apparues sous l’os de la mâchoire, lui endolorissant la moitié de la face. Il n’aurait bientôt plus d’autre choix que de se faire charcuter mais retardait le plus possible la décision suprême. Ne lui restaient qu’une dizaine de dents et, à ce train-là, il serait bientôt contraint de sucer les aliments au lieu de les mâcher, ce qui l’horripilait d’avance, la bonne chère étant son péché mignon. Il réalisa soudain que le récit était déjà commencé. Lorsqu’il reprit conscience du moment présent, il pencha aussitôt son buste en avant, dans l’attitude de l’homme concentré sur ce qu’il entendait.
Ce récit était fascinant et changeait des litanies de péchés habituellement débitées, sans grand intérêt ni vrai danger. Là, il sentit qu’il pouvait tenir le récit de son existence. Enfin, il allait être en mesure de juger d’une affaire d’importance et donner plein pouvoir à son imagination pour estimer, punir, pardonner la monstruosité qui siégeait près de lui. Il en frémit et sentit ses poils se hérisser sur ses avant-bras. Il était tout ouïe et eut un bref moment de difficulté à reprendre le fil de l’histoire.

— Et où sont ces tourtereaux ? Me voilà heureux d’apprendre ces bonnes épousailles et j’espère qu’elles seront fertiles.
— Les voilà.
Le père de Jehen leur fit signe de la tête afin qu’ils viennent se présenter à Teutrand. Gauches et intimidés, se tenant par la main pour se donner du courage, ils approchèrent, le ventre serré, de celui qui régissait les destinées de cette contrée : Teutrand, le chef du clan de ce modeste pays enclavé entre lac et montagnes.
Teutrand était aussi laid de près que de loin, force était de le constater ! Grand, plutôt bien fait de sa personne, il était velu comme un animal. Des poils blonds et roux, longs, sortaient de sa camisole au niveau de sa gorge, de ses oreilles, de ses narines, le dessus de ses mains en était couvert. Mais ce qu’il avait de pire, c’était cette tache de vin qui lui mangeait la moitié du visage, se perdait dans la barbe du menton pour finir sur la tempe droite, incluant une partie de la bouche, évitant le nez, étirant l’œil sur la tempe. Avec le temps, la tache tirait davantage sur la violine. Épaisse, elle contractait ses traits dans un rictus sinistre et en faisait oublier l’autre côté, plus humain, au point que l’on était incapable de le décrire. Seule la partie ravagée attirait, révulsait, intriguait. Il fallait faire un effort de concentration pour admettre la présence d’une face saine de l’autre côté.

Ils étaient destinés l’un à l’autre depuis la plus petite enfance. Ils savaient pouvoir faire un bout de route ensemble malgré leurs origines différentes. Il était Faramani, grand, les yeux verts, était arrivé avec ses parents de Burgondie, à la recherche de nouvelles terres. Ils s’étaient installés sur celles-ci, qu’ils avaient partagées entre eux, des terres prises sur les forêts. Le général romain leur avait désigné ce lieu pour surveiller le passage entre le Rhodanus, le pied du Jura, et les routes qui menaient vers Rome. Il était né ici et se sentait chez lui. Elle était gallo-romaine, petite, brune et mince, son père possédait la terre cultivée. Les Romains de souche avaient volontiers laissé les terres incultes aux hommes du Nord, qui les défrichaient. À la force de leur bras et de leur volonté, ils avaient obtenu un champ qu’ils pouvaient ensemencer d’orge, la base de leur alimentation. Ils variaient en semant de l’épeautre, de l’avoine et du seigle. Un lopin était réservé aux fèves, lentilles et petits pois, choux, raves. Les vignes n’étaient accommodées au climat que dans les vallées basses. La proximité du grand lac cerné de montagnes de moyenne altitude et le microclimat qui en résultait permettaient un petit cépage assez aigre. Les Burgondes en étaient friands. Jehen avait décidé qu’il en planterait un jour. Il se serait damné pour le vin que faisaient les gens de l’autre côté des hautes cimes. De ses ancêtres, il avait ramené la bière et l’hydromel, cette boisson de miel fermenté et d’eau. Les druides avaient bien tenté de garder ce breuvage – boisson des dieux – à leur seul service, mais c’était sans compter sur son pouvoir de séduction auprès des hommes. L’hydromel était fabriqué et consommé en cachette ; les druides s’étaient rendus à l’évidence et avaient cessé de lutter contre cette attraction.