Augustin, berger du Grand Veymont

Chapitre 1
Une naissance au hameau de La Ville

Février 1852 : depuis plusieurs jours, un froid vif et piquant s’est installé. La neige tombe en abondance sur la plaine de La Ville au pied du Grand Veymont, le géant du Vercors, du haut de ses 2 341 mètres.
La Ville est l’un des treize hameaux de la commune de Gresse qui, avec près de neuf cents âmes, est la plus peuplée du pays de Monestier-de-Clermont, ce canton situé à trente-cinq kilomètres de Grenoble, aux portes du Trièves, sur la route qui relie la capitale des Alpes à Sisteron.

 

Édouard et Franceline Martin habitent la maison la plus au sud du hameau, au centre de la vaste plaine de La Ville, qui tire son nom de la villa romaine qui occupait ces lieux au début de notre ère.
Grand, plutôt sec, un noble et beau visage affichant souvent un sourire bienveillant, une certaine sagesse alliée à une grande détermination, Édouard approche de la quarantaine. Franceline, sa douce épouse, n’a pas encore trente ans. Longtemps, elle a fait chavirer les cœurs des jeunes villageois, les entraînant, au son du violoneux, dans d’inoubliables farandoles à l’occasion des vogues et veillées. Mais c’est son Édouard qu’elle a choisi pour toujours.
Leur ferme, recouverte de chaume, expose face au Veymont son impressionnante façade d’un peu moins de soixante mètres de longueur. L’étable, la bergerie et la grange sont encadrées par deux petits appartements : à l’est, celui des parents d’Édouard, Antoine et Zélie ; à l’ouest, celui des jeunes ; deux pièces pour chaque couple, l’intimité des parents préservée par de simples rideaux, l’indispensable cheminée, et enfin le poêle, qui trône au centre de la cuisine. Entre le ruisseau et la maison s’élève le four à pain que la famille partage avec les Girard et les Garnier, leurs plus proches voisins. Sur le cadastre de 1828, magnifique document précieusement conservé en mairie, le bâtiment est nommé Maison Argoud : Zélie a en effet hérité de la propriété de son père, Jean-François Argoud.
Franceline attend son troisième enfant. Leur première fille, Angèle, va sur ses quatre ans ; la seconde, Pauline, aura bientôt deux ans. Elles ont toutes les deux les yeux bleus et le sourire de leur maman.
Dans la soirée de ce dimanche 12 février 1852, l’inquiétude d’Édouard grandit. Franceline est restée longuement assise devant la cheminée. Ressentant les premières douleurs, elle s’est couchée. Faut-il qu’il se rende au village de L’Église pour faire appel à la Maria Vallier qui exerce avec un certain talent son métier d’accoucheuse ?
Dans la vallée de la Gresse, depuis toujours, les naissances ont lieu au domicile familial, où les jeunes mamans bénéficient des services de matrones riches de leur propre expérience de mère de famille nombreuse. Mais la commune a, depuis plusieurs années déjà, souhaité la présence permanente d’une sage-femme formée aux frais de la collectivité à l’hôpital de Grenoble. Le premier médecin résidant à Vif, beaucoup trop loin pour répondre aux urgences, c’est elle qui s’occupe maintenant, avec beaucoup d’efficacité, des vingt à trente naissances annuelles.

 

Comme toujours, la nuit tombe brutalement, un froid glacial l’accompagne. Édouard enfile son grand manteau et se coiffe de son chapeau. Devant la maison, il constate que le vent a tourné. Depuis plusieurs heures, une neige épaisse est tombée en gros flocons du Grand Veymont, poussée par la célèbre traverse, ce vent du sud-ouest. Mais maintenant une bise violente tente de s’engouffrer dans la vallée en chassant les nuages. Elle risque de très rapidement former des congères et de rendre l’étroit chemin inaccessible. Il faut faire vite !
Édouard frappe à la porte de ses parents : « Mère, peux-tu t’occuper des petites et veiller sur Franceline ? Je crois que c’est pour cette nuit ! Je dois aller chercher sa mère et la Maria au village… » Il se précipite à l’écurie. Le Mousse, fidèle, laborieux et placide mulet, déguste sa portion de foin. Il faut lui mettre le harnais et l’atteler au traîneau qui, grâce à ses longs et fins patins, doit permettre de rejoindre le village de L’Église, situé à près de deux kilomètres. Édouard allume les deux lanternes à bougies, qui donnent une certaine élégance à ce traîneau dont il est très fier. Une fois le pont sur la Gresse traversé, le chemin prend plein nord, direction le chef-lieu. La bise et le grésil agressent Édouard et son mulet. Les sabots, ferrés à glace comme chaque hiver, brisent les bourrelets de neige et les fins patins glissent légèrement sur la neige.
Au bout des cinq cents premiers mètres, l’équipage s’arrête devant la maison des Faure, les parents de Franceline. « Marie, pouvez-vous vous préparer et vous habiller très chaudement ? Votre fille va accoucher, je vous emmène à mon retour de Gresse… » Le chemin se rapproche du ruisseau, la neige s’accumule. Mousse, le mulet, hésite. La petite vallée se resserre, c’est le passage délicat du moulin. Heureusement, aucune coulée de neige n’obstrue le chemin. Voici enfin la scierie de la famille Martin-Dhermont et les premières maisons du Faubourg…