Les sentinelles du crépuscule, Tome 1 : Les origines

La dispute tourna court lorsque chacune réalisa que miss Brokensmile se tenait, raide comme un monolithe, à l’entrée du dortoir. Cornerpop était juste derrière elle et dirigeait déjà un regard circulaire en direction des lits. La réaction de la directrice ne se fit pas attendre :
— L’une d’entre vous aurait-elle la courtoisie de me dire ce qu’il se passe, ici ?
À présent, un silence pesant régnait tout à fait dans le dortoir. En un éclair, chaque fille s’était placée au pied de son lit, comme de bons petits soldats alignés au garde-à-vous pour l’inspection générale. Miss Brokensmile avançait lentement dans l’allée centrale. Tel un adjudant d’infanterie, elle ouvrait chaque armoire pour en vérifier le contenu. De son côté, Cornerpop jetait un œil aux matelas pour en contrôler la bonne préparation. Lorsque la directrice arriva au niveau de Kristen, le sang d’Abigail ne fit qu’un tour quand elle aperçut les affaires de Kristen éparpillées sur son lit. Elle tenait encore la photo de ses parents à la main quand miss Brokensmile lui adressa la parole sur un ton à glacer le sang de la plus téméraire :
— Mademoiselle Meyer, vous n’avez toujours pas rangé vos affaires. Qu’est-ce que cela signifie et qu’avez-vous dans la main ? Montrez-moi cela !
D’un geste sec, la terrible femme s’empara de la photographie. Cornerpop se plaça devant Kristen sans la quitter du regard. Miss Brokensmile poursuivit :
— Le règlement est clair. Vous en avez pris connaissance comme chacune, ici. Les documents personnels doivent être remis à la direction qui les conservera. Il n’y a pas de régime de faveur, mademoiselle.
— Mais madame, c’est la seule photo qui me reste de mes parents…, osa Kristen.
— Silence. Évitez-nous de vous confisquer cette photographie de façon définitive.
C’est à partir de ce moment qu’Abigail et ses nouvelles amies commencèrent à haïr profondément cette femme. Quel était ce règlement qui défendait de garder avec elles des souvenirs chers à leur cœur ? « Celui d’un monstre sans âme », pensa Abigail en regardant tristement les yeux de Kristen se remplir à nouveau de larmes incontrôlables. Elles avaient toutes vécu trop d’injustices durant cette guerre interminable. Injustice d’être séparées de ceux qu’elles aimaient, injustice pour les innocents qui avaient fini leur existence dans les camps de la mort, injustice pour des peuples, des races, des cultures, montrés du doigt comme les coupables d’un crime contre l’humanité. L’injustice avait été jusqu’à présent leur lot et elles ne pouvaient la côtoyer davantage. Elle apparaissait ici sous les traits de miss Brokensmile. Elle en montrait tous les tristes aspects et chacune éprouvait encore cette colère qui les avait tant submergées face à l’impuissance et la partialité.
— Nous dînons dans une heure, lança sèchement la directrice. Puis, revenant vers Kristen, elle ajouta :
— Quant à vous, mademoiselle Meyer, vous serez privée de dîner tant que vos affaires ne seront pas correctement rangées.
Son inspection terminée, la directrice demanda à Cornerpop de faire une vérification détaillée du dortoir lorsque Kristen aurait quitté les lieux. Un frisson parcourut le dos d’Abigail à l’idée que les grosses mains boudinées du surveillant allaient tripoter leurs affaires personnelles. Puis la méchante femme se tourna une dernière fois avant de sortir du dortoir :
— Darla et Heather ! Veuillez me suivre, je vous prie. Quelques explications s’imposent sur ce qu’il vient de se passer.
Toutes les filles se regardèrent, abasourdies. Pourquoi Heather et Darla devaient-elles se justifier alors que les sœurs Nothingale étaient tout aussi concernées qu’elles par la dispute qui avait eu lieu tantôt ? Encore une injustice que ne pouvaient supporter les caractères frondeurs d’Heather et Darla. Ces dernières suivirent la directrice en jetant un regard plein de rancune aux sœurs Nothingale qui affichaient de petites mines hypocrites. Puis, sans un mot, le reste de la chambrée quitta la pièce en adressant à Kristen quelques sourires discrets, entre gêne et compassion.