Chasse au chrono

1.

 

Chambéry
Vendredi 28 novembre

 

La fin de l’automne était rude dans la capitale savoyarde. La température proche de zéro degré en cette fin de soirée annonçait l’arrivée de l’hiver à grands pas. La pluie fine de la journée avait petit à petit cédé sa place, au profit de délicats flocons cotonneux qui finissaient leur périlleuse chute sur le parvis de la ville et maculaient d’un blanc éclatant le paysage. La présence de la neige dans la vallée à cette époque de l’année avait surpris tout le monde. Les météorologues l’attendaient sur les hauteurs des massifs alentour et les services de l’équipement des différentes communes voisines ne s’étaient pas préparés à cette éventualité. La nuit masquait temporairement ce changement de climat et les habitants, confortablement lovés sous leur couette à cette heure de la nuit, ne se doutaient pas de ce qui se tramait dans les ruelles.
À cette heure tardive, les quelques passants encore présents dehors se hâtaient tous pour regagner leur domicile et éviter de se faire ensevelir par le déluge blanchâtre venu du ciel. Presque tous !
Légèrement abrité par les branches d’un platane auquel il était adossé, un homme vêtu d’une grande parka noire observait sereinement ce spectacle orchestré par Dame Nature. Pas un bruit, pas un mouvement qui auraient pu trahir sa présence à cet endroit. Personne ne le remarquait, il était invisible.
Que faisait réellement cet individu ainsi tapi dans le noir ? Attendait-il la fin du mauvais temps ou désirait-il simplement se faire le plus discret possible ? Il était le seul à le savoir.

 

Avenue des Ducs de Savoie, un groupe d’amis, qui venait de passer une agréable soirée dans un des rares pubs de la ville, avait toutes les peines du monde à se séparer. Le moindre prétexte était utilisé pour relancer la conversation et prolonger ce moment de partage. Aucun des membres du clan n’avait aperçu le grand vide laissé dans le bar par les clients déjà partis. Ils étaient les derniers et le barman au comptoir commençait à trouver le temps long. Il ne voulait pas les jeter dehors de vive voix et cherchait un moyen plus subtil pour faire déguerpir ces insomniaques.
Il opta pour la solution douce, mais sans équivoque. Il baissa progressivement le son de la musique d’ambiance jusqu’à ce que le volume de la chaîne hi-fi indique zéro. Pour être certain d’être compris par les principaux intéressés, il prit soin de remuer quelques chaises du bar, dans un grincement très désagréable à l’ouïe qui provoqua l’effet escompté. La grande brune aux cheveux mi-longs, assise dos au comptoir, se retourna, intriguée par ce soudain remue-ménage. En voyant le grand espace vide, elle comprit immédiatement le message.
— Je ne voudrais pas casser l’ambiance, mais je crois que le barman aimerait nous voir lever le camp, dit Carine au reste de l’assemblée.