Toinot, le preux

Chapitre I

 

Il s’était assis sur un rocher qui surplombait la vallée et lui offrait un panorama à 180 degrés absolument idéal. L’arête déchirée de la roche lui rentrait dans les fesses mais il n’en avait cure, tout occupé au spectacle de la nature. La montagne, face à lui, semblait dans la mouvance de la lumière se rapprocher et bouger. Fasciné, il la fixait afin de jouer de l’illusion d’optique. Elle était immense, sombre, couverte à l’année d’une neige éternelle.
Toinot se demandait ce qu’il pouvait bien y avoir derrière cette masse. Tous les matins ou presque, il voyait le soleil s’extirper des flancs de la Grande Casse. L’astre couchait-il de l’autre ? Tout ceci était bien étrange. Il abandonna un instant son obsession et observa à ses pieds les quelques maisons aux toits de lauzes. Elles se confondaient presque au paysage minéral qui les entourait. Pourtant, ses yeux exercés pouvaient, même à cette distance déterminer les faits et gestes des habitants du village. Cela créait quelque animation qui le distrayait des vaches et des marmottes, encore que celles-ci soient aussi une attraction bien agréable et utile. S’il en attrapait une, le repas de la semaine était assuré. Mais elles étaient malignes et la tâche était ardue. Un choucas planait juste au dessus de sa tête. Son vol stationnaire obtenu en prenant un vent ascendant le mettait à portée de main. Toinot se leva d’un bond et sautilla tendu comme arc pour tenter de l’attraper. Mais le volatile le regarda narquois. De dépit, Toinot lui jeta la pierre qu’il tenait dans sa main, faisant fuir cet oiseau de malheur. Il était là, la main sur la hanche à boreller après le choucas quand un éclair venant du bas de la vallée capta son attention. Il se concentra immédiatement sur cette nouveauté. Le son montait parfaitement, il allait sûrement pleuvoir. Il pouvait entendre comme un brouhaha qui s’amplifiait. Soudain, il les vit : des hommes, en nombre, des chevaux, des chariots. Il les regarda se ranger sur un champ à la porte du village. Quelque temps plus tard des tentes fleurirent comme autant de marguerites en été. Il était épaté et encore plus sidéré. Qu’était-ce donc ? Que faisaient ces gens ici ?
Il les observa au point qu’il oublia le jour qui tombait et la vache qui meuglait dans l’attente de la traite qui la soulagerait. Des feux s’étaient allumés et tout le paysage en était déformé et inhabituel. Une aura orangée planait au fond de la vallée, créant un univers fantastique.
Il se secoua, inquiet de la semonce qu’il allait prendre par son père et rassembla vite fait son cheptel : deux chèvres et la vache, qui d’ailleurs étaient déjà à ses pieds, pour les pousser au pas de course aux Fontanettes.
Lorsque son père le vit, le regard courroucé ne laissa aucun doute sur la triquée qu’il allait prendre. Devançant cet acte si répréhensible, excité comme une puce sur un chien, Toinot beugla avant d’arriver à portée de gifle :
— Père, père, une troupe de soldats campe au village ! Qu’est-ce qui se passe ?
— Vaurien ! Et la vache ? Tu la vois pas qui se dandine ?
Il s’approcha pour mettre la rouste que méritait son rejeton. Mais celui-ci était leste et évita la gifle qui siffla à ses oreilles. Il continuait à poser maintes questions et faire les réponses, comme si de rien n’était. Son père, de guerre lasse, lui répondit laconiquement, abandonnant dans l’immédiat l’idée de la correction.
— C’est le comte de Thoire qui s’en va aux croisades et qui profite de cette halte pour se marier avec Dame de Beaujeu, de la vallée voisine.
— Un mariage ! des croisades !
Le père avait commencé la traite sur les pis durcis de la vache.
— C’est quoi les croisades ?
— Vont tuer du Sarrazin dans le désert pour récupérer le tombeau du Christ.
— C’est quoi le tombeau du Christ ? Et qu’est-ce qu’y fait dans un désert, on l’a perdu quand ? C’est quoi du Sarrazin ?
— Crénom, garde donc tes questions pour le curé. Saura te dire lui !
Et le père, renfrogné et énervé, enfonça sa tête dans ses épaules pour éviter d’entendre cet oiseau qui ne cessait, comme les choucas, de croasser.
— Allez va te coucher et qu’ça saute !
Toinot ne se le fit pas dire deux fois et courut à toute vitesse à la cuisine, chipa un morceau de pain dur qui trainait là et s’enfila sur sa paillasse étendue près de la cheminée éteinte. La tête pleine d’images, de mots, de rêves, il eut du mal à s’endormir.