EEKLO, un marin entre deux mondes

1.

 

« Tremblez néophytes, tremblez », brailla une voix puissante dans les haut-parleurs du bateau. Andréas se réveilla en sursaut et se heurta violemment le haut du crâne au plafond de son lit. Il n’eut même pas le temps de se plaindre que ses rideaux furent arrachés par son supérieur, qui lui hurla dessus :
— C’est aujourd’hui néo ! Ça commence maintenant ! T’es notre chose, notre propriété pendant cinq jours. Je vais te débouler dans l’arrière-train ma princesse. Tu imagines Léonidas et ses trois cents guerriers te refaire le rectum ? Tu vas rêver de moi et tu vas rêver en couleur, crois-moi !
Son supérieur se pencha sur Andréas. Sa tête ronde et ses joues de gerbille mal rasées angoissaient le mousse. Son patron, les yeux mi-clos, renifla le haut du corps du jeune homme.
— Tu sens la sciure fraîche. Habille-toi jeune chienne bleue. Pour que je t’attache et te balade, afin de montrer au monde et à Neptune lui-même, comme tu es belle.
Andréas se recula dans son lit. Mais les cinquante centimètres de largeur de son matelas ne pouvaient le laisser partir bien loin. L’haleine fétide de son patron, mélange de tabac, de café froid et d’ail mal digéré, le dégoûta.
Un jeune marin encore endormi, dans un lit au-dessous, se réveilla péniblement. Ne comprenant pas la situation, il balbutia quelques mots :
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il en se protégeant les yeux du revers de sa main, afin de ne pas être agressé par la lumière vive du poste.
Le maître Bard sauta à terre, empoigna le garçon et le jeta manu militari au sol puis remonta sur son perchoir, un sourire narquois aux lèvres. Andréas prit peur de la réaction exagérée du patron. Il essaya d’allumer sa lampe, mais la main calleuse et poilue de son tortionnaire l’en empêcha.
— Vous êtes fou ou quoi ? Vous allez trop loin là, s’exprima Andréas.
— On joue les récalcitrants, les meneurs d’hommes. Mais ici, t’es dans mon antre, t’es sur mon terrain. Les règles, je les diffuse au compte-gouttes. Plus tu seras gentil et plus tu auras droit à des privilèges. Alors habille-toi maintenant ! Mets ton peignoir de charmeuse et ramène tes deux petites pommes à l’extérieur. Je crois qu’elles veulent voir le jour.
Le patron lâcha le col du tee-shirt d’Andréas et sortit du poste. Andréas se leva, descendit de son lit et prépara son déguisement pour le rite initiatique que tout marin se doit d’effectuer un jour dans sa carrière : le passage de l’Équateur, plus communément nommé « le passage de la ligne ». Andréas enfila une jupe et un petit haut blancs, puis se grima le corps de bleu et se coiffa d’un bonnet blanc, qui ressemblait plus à un phallus mou après l’amour, qu’à un bonnet de Schtroumpf. Ses amis le regardèrent sans un mot. On pouvait lire de la compassion et de la peine dans leurs regards. Lui, sa préparation enfin terminée, s’observa une dernière fois dans le miroir. Dans un dernier et long soupir, il sortit pour prendre la direction de la plage avant du Jeanne d’Arc. Des cris et des bruits de pieds trépignaient, résonnaient dans les coursives.

 

Andréas monta les échappées qui le menaient au point de rendez-vous des néophytes. Sur le chemin, les « chevaliers », ou « dignitaires », ne manquaient pas de le chahuter, le provoquer, l’insulter. Ils étaient nommés ainsi car leurs appellations correspondaient au nombre de fois où ils avaient franchi la ligne imaginaire de l’Équateur. Ils passaient « de l’autre côté de la barrière » et devenaient les « maîtres de cérémonie », les tortionnaires.
À l’avant, à ciel ouvert, il découvrit l’ampleur du phénomène. Une centaine d’hommes et de femmes, tous grimés, patientaient, parqués dans un coin. Un homme hurla et exigea le silence pour l’arrivée de « Neptune » et « Amphitrite ». Les dieux mythiques de la ligne firent leur entrée sous les applaudissements et les sifflements des marins. Andréas regarda tout autour de lui. L’océan était calme, aussi plat qu’une mer d’huile. Quelques nuages blancs et rose pâle peignaient le ciel bleu. Il avait rêvé de ce moment mais, face à son réveil musclé, il ne savait plus quoi penser des épreuves qu’il allait devoir endurer.
Neptune prit la parole. Grand, cheveux longs et blancs, une belle barbe coordonnée à sa coiffure, il était vêtu d’une longue toge blanche. Dans sa main droite, son trident, avec lequel il menaçait son auditoire. À sa gauche, sa femme, Amphitrite, jouait de ses charmes, pour faire perdre la tête aux jeunes marins, à ces jeunes « néos ». Les mousses écoutèrent assidûment le discours du Roi des mers, avant d’être pris à partie par les « sauvages ». Ces gars étaient les plus affreux. Torses et jambes nus. Le corps peint de noir. Ils s’étaient confectionné, pour l’occasion et comme seul accoutrement, des jupes en feuilles de palmier. Ils entamèrent alors un chant tribal des îles du sud du Pacifique – le très impressionnant hakka – dans le but d’effrayer l’assistance. Ils chantaient fort, ouvraient grands leurs yeux, comme pour expulser leurs globes oculaires. La langue sortie et pendue, ils mimaient un égorgement en règle en passant le pouce d’une oreille à l’autre, en descendant au niveau de la gorge. Ils paraissaient envoûtés par un esprit malin, qui avait soif de sang et de chair fraîche.
Le chant terminé, ils se reculèrent et s’emparèrent de manches à incendie. Les trois lances parées, ils arrosèrent copieusement les néophytes en hurlant. Ces derniers tentèrent de se protéger de l’eau sous pression, mais rien n’y faisait. La situation virait au comique, comme un après-midi dans un parc aquatique. Mais les apprentis de la mer n’étaient pas là pour plaisanter, pas au début du moins.
Les gendarmes équatoriaux prirent alors le relais. Déboulant avec de grands gestes et des voix qui portaient loin, ils obligèrent les jeunes à se mettre à genoux et les forcèrent à les suivre, en cheminant par un trajet précis fait d’embûches et autres guets-apens. Les insultes pleuvaient, mais tout le monde se plia aux règles. Du matelot au capitaine, personne n’était épargné. Lors de ce rite initiatique, il n’y avait pas de différences de grades. Un « néophyte puant », voilà ce que l’on était.

 

Le parcours se termina devant une table. Farine, œufs, détritus, ainsi que de l’huile alimentaire et mécanique, attendaient les corps des gentils déguisés. Enduits de ces produits, ils furent alors menés aux « sauvages », qui les empoignèrent par une extrémité et les plongèrent, et les plongèrent encore, dans la « piscine ». Le mélange immonde de l’eau et de ces ingrédients forma une pâte dégoulinante, flasque, qui collait les paupières et obstruait les orifices. Mais le temps n’était pas au repos. Pour mériter son « passage de la ligne », il fallait aller le chercher. Et ce fut à eux de se présenter aux services des postes et non le contraire.
Le « facteur » attendit patiemment ses victimes. Dans une boîte jaune, il plaça son postérieur nu, maculé de pâte à tartiner. Durant deux jours, il avait suivi un régime strict à base d’œufs, d’ail, de bière et de haricots rouges. Entre ses deux fesses était glissée la « convocation », symbole du « Graal » pour tout néophyte. Mais pour se l’approprier, ils devaient, mains attachées dans le dos, s’en emparer avec la bouche.
À l’ouverture des portes jaunes, plus d’un fut écœuré. Mais le bruit ambiant, les sifflements et les bousculades, forcèrent le bizuté à fondre sur ce bout de papier, pour l’arracher d’un coup de dents. Encore fallait-il rendre hommage aux divinités des eaux. Pour ce faire, Amphitrite tendit son pied nu, le gros orteil recouvert de piment. En signe d’allégeance, le néophyte dut baiser le pied et lécher l’orteil. Ceux qui s’y refusèrent se virent maîtrisés, plaqués au sol ; sur leurs fronts, un tatouage éphémère au marqueur : « Néo récalcitrant ».
Andréas Eeklo, à genoux, attendant que sa sentence lui soit lue, repensait à son Ardèche natale, à la tranquillité de sa vie avant qu’il ne décidât de s’engager dans la Marine nationale. Il se remémora ses envies, ses désirs et ses rêves. Du haut de ses dix-huit ans, il cherchait l’aventure. Les eaux recouvrant plus de 70 % de la planète, ce serait donc en naviguant qu’il vivrait ses ambitions. Mais en l’an 2000, la seule façon de naviguer et courir le frisson était de s’engager. C’est donc ainsi qu’il signa pour dix années, sous le drapeau, comme matelot manœuvrier.
Il avança à genoux sur le pont brûlant, les yeux éblouis par un soleil radieux. Il n’avait pas imaginé ce passage, ce bizutage, sous cet angle. Mais il ne pouvait pas faire marche arrière. Ce qu’il vivait, il l’avait cherché et il comptait aller jusqu’au bout. Dans quelque temps, il ne serait plus considéré comme un « néophyte puant », mais comme un marin à part entière.

 

Après ses six mois de classe, il choisit d’embarquer à bord du porte-hélicoptères le Jeanne d’Arc, où il entama sa première mission. Ses attentes furent comblées et plus encore.