Au-delà de l'illusion, Tome 1 : Les hommes en habit de lumière

Sous la poussière

 

Strasbourg, vendredi 2 décembre 2005

— Oui, ceux que j’ai déjà eu l’occasion de lire sont excellents ! assurait une jolie cliente à qui je donnais vingt-cinq ans, grande, brune, les cheveux très courts, habillée très simplement.
Elle me rappelait Cécile de France dans l’Auberge espagnole. Le vendeur de la librairie Poussière de livre – qui était plus moderne que poussiéreuse – discutait avec elle d’Éric-Emmanuel Schmitt, un de mes auteurs favoris. Je me disais que j’aurais pu intervenir et ajouter mon grain de sel… et accessoirement tenter ma chance auprès de la jolie brune. Mais bon, s’immiscer dans une discussion de but en blanc aurait semblé bizarre.
Je fantasmai, me disant que je pourrais la rattraper en sortant et lui adresser la parole sur ce thème, mais je savais au fond de moi que ce n’était pas « mon style ». Probablement une façon de trouver un prétexte à ma timidité…
Après avoir longuement rêvé et hésité à quitter la librairie pour la suivre, je replongeai dans les rayons avec un soupir résigné. Je n’étais vraiment pas d’un naturel spontané.

C’était un magnifique vendredi superbement ensoleillé, le 2 décembre 2005. J’avais choisi d’aller faire un peu de shopping au centre-ville de Strasbourg, après avoir réussi à quitter le bureau, peu après 16 h. Je décidai de me rendre chez mon bouquiniste habituel, dans une ruelle adjacente à la cathédrale.
Tout le quartier, déjà décoré en vue des fêtes, se remplissait de touristes venus visiter le fameux marché de Noël. Je n’avais aucune chance de pouvoir me déplacer à vélo et devais le pousser dans la foule. Il n’y avait qu’au printemps et en automne que je pouvais circuler plus ou moins bien autour de la cathédrale.
Cela faisait quelques années que je me documentais sur l’ésotérisme, que je pratiquais en solitaire le yoga, la manipulation d’énergies à laquelle je ne croyais pas beaucoup au départ, mais dont j’étais à présent fermement convaincu.
À trente-cinq ans, autodidacte je pouvais dire que je savais obtenir quelques effets et sensations pour le moins inhabituels, et ce, sans aucune substance hallucinogène ! J’en parlais de temps en temps à quelques amis, mais cela n’allait pas beaucoup plus loin : mon côté introverti me poussait le plus souvent à garder mes impressions pour moi.
Sur un plan affectif, je n’étais pas un célibataire endurci, mais au bout de quelques ruptures, j’avais appris à ne pas « m’engager » trop vite. Ma dernière amie m’avait quitté six mois auparavant, et à part quelques relations occasionnelles (en ville c’est quand même beaucoup plus facile !) je n’avais personne dans ma vie.
Sur le plan professionnel, mon métier de contrôleur de gestion dans un grand groupe financier ne me permettait guère d’aborder des thèmes tels que l’ésotérisme, et j’avais de ce fait tracé une frontière entre mes vies spirituelle, professionnelle, familiale et privée.
Quant à mes passe-temps, je pratiquais beaucoup de sport : vélo de course (presque tous les week-ends) et montagne. Je faisais partie du Club alpin depuis mes 23 ans. Tous les étés, je gravissais plusieurs sommets en Suisse et dans les Alpes françaises, et faisais de même l’hiver en ski de randonnée.

Je m’apprêtais donc à passer en caisse et quitter la librairie (toujours avec le secret espoir de revoir la brune de tout à l’heure !), lorsque je remarquai ce petit fascicule coincé et légèrement plié dans une étagère bourrée à craquer. N’aimant pas voir un livre abîmé, je voulais ­simplement le remettre en place et, bien entendu, j’y jetai un rapide coup d’œil. La couverture était recouverte de papier kraft. Le scotch qui le maintenait avait jauni et son état contrastait avec les autres livres. Je l’ouvris et lus le titre : De l’autre côté de l’illusion.
Les premières sentences avertissaient le lecteur : « votre vie va changer », « vous n’imaginez pas l’impact qu’auront ces lignes sur votre destinée si vous prenez la décision de poursuivre votre lecture », etc. Pour couronner le tout, le livre mettait l’accent sur la responsabilité qu’aurait le lecteur en s’engageant plus avant. Je trouvais cette introduction bien étrange. Est-ce que le but était d’éveiller la curiosité ou de rebuter ? Si le prix n’avait pas été aussi bas (2 euros), je l’aurais probablement laissé sur l’étagère. Mais je le mis avec le reste de la pile des livres que j’allais acheter.