Pierrot ou les temps oubliés

Pourrais-je avoir une feuille de papier et un crayon ?
Je connais cet endroit.
Je dois écrire, dépêchez-vous, je vous en prie !
Je sais je sais, inutile de m’expliquer…
Je connais cet endroit.
Un crayon, s’il vous plaît.

… Les gens se sont moqués de moi dans la rue.
Ils se retournaient, me regardaient, riaient.
Pourtant, quel beau costume. Blanc, tout blanc.
Immense comme les nuages, brillant comme le soleil
qui s’y cache derrière, et doux, léger, oh, admirable.
Je n’ai pas hésité.
Mais tous ces gens ne comprennent rien.
… Est-ce ma faute si je n’ai pas pu trouver un autre
costume.
Le vieux clown se mourait.
Je n’ai pas eu le temps !
Le propriétaire de ce magasin où je l’ai trouvé a dû
entendre, il est descendu en hurlant je ne sais quel
vilain mot, déplacé, faux, absolument faux !
Je ne suis pas voleur ni assassin.
Le vieux clown se mourait poursuivi d’alors par mille
polichinelles qui le harcelaient sans cesse dans d’autres
décors pour voler son coeur et son quartier.
Alors je me suis dépêché, mais des tas de cartons sont
tombés sur ma tête, ça a fait un tel vacarme !
Et l’autre qui hurlait toujours.
Le vieux clown se mourait et j’aimais son costume,
mais les mille démons sont arrivés.
Le vieux corps était nu.
Et son coeur, son pauvre coeur.
J’ai eu peur, je me suis enfui, j’ai couru.
Depuis je n’ai plus de repos.
Ils ne me laissent pas une seconde à moi…

Il n’y a nul rêve qui soit plus pénétrant que je celui
que je fais, que celui que je vis.
La nuit m’est un délice permanent où je vais sans fin.
Je peux regarder le soleil fixement et voir alors
d’étranges images qui m’apaisent, sans avoir mal.
Je peux marcher longtemps face à la mer, savoir enfin
tous ses mystères, sans jamais me noyer.
Je peux d’un seul élan au moindre appel rejoindre ces
étoiles qui me font signe de leurs ailes, sans tomber.
Je peux aller aussi dans ce décor blafard où des
choses absurdes s’entremêlent, là où grouillent les
malheureux troupeaux sans yeux, là où bouge cette
existence, là où se défait toute manière de vie.
Je ne vois rien.
Je devine, seulement, cet autre monde, si près de moi.
Si loin. Si loin.
Tu sais, il faut que tu saches. Que tu saches.
Mais, ma lucidité ne dure pas longtemps, alors ne
m’en veux pas si de temps en temps je rentre chez
moi, chez moi, chez moi...
Mais peut-être que tu ne m’aimes plus…
Que tu ne m’aimes plus...
Je l’ai su l’autre jour dans l’oreille, cette oreille
plantée de côté sur la tête de cet homme.
Ah, je me suis défendu, j’ai touché et mordu !
Du sang. Partout. J’ai vu…
Quelle oreille bizarre.

Pourquoi. Mais pourquoi suis-je ici ?
Depuis combien de temps ?
… Ah, vous les grands !
Les nobles seigneurs qui m’avaient fait, je revois vos
faces boursouflées, vos petits vaisseaux sans vie qui
circulent pareils à vos égouts dans cet amas, vos
crânes qui débordent de vase et de puanteur, votre
férocité polie, cet acharnement sur moi, moi, le
bâtard !
Des années, des années ici, dans ce dépôt des cris et
des douleurs.
Parfois vient un frère qui me raconte l’histoire de ce
berger... De ce berger qui ne pouvant entasser tous
ses moutons dans un seul ascenseur a dû…
Ah, vous voudriez que je vous ressemble, que je sois
pareil à vous, moi aussi j’aurais ma petite roue que je
devrais faire tourner chaque jour, au même rythme au
même souffle, sans pousser davantage, ni m’arrêter,
sinon ! Sinon… Jusqu’à la fin.
Et je deviendrais toupie. Et je serais satellite.
Et vous me crieriez tous bravo ! Bravo.
Des années. Combien encore ?

… Je suis fatigué. J’ai mal aux pieds.
- Tu n’as pas mal aux pieds.
Je te dis que j’ai mal aux pieds ! Je marche sur des
clous. J’ai mal.
- Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne marches pas sur
des clous !
 Je te dis que je marche sur des clous !
- Tu ne marches pas sur des clous, je te dis ! Tu marches c’est tout ! Tu n’es pas un fakir.
Si, si, si, je suis un fakir ! Laisse-moi ! Tu m’ennuies ! Ne me touche pas ! Laisse-moi ! Je suis fatigué je te dis !
- Assieds-toi…
 Il n’y a pas de chaise.
- Assieds-toi par terre.
 Non, pas par terre ! Il n’y a même pas de chaise ici !