La Trahison

Acte I
Madame de Staël ; M. de Talleyrand

Mme de Staël lit le Courrier républicain du 25 septembre1796.

 

Mme de Staël :
Quoi ! « M. de Talleyrand-Périgord, ci-devant évêque d’Autun, émigré privilégié est arrivé à Paris » et il n’est pas encore à mes pieds ! J’ai couru toute la ville, interpellé ­toute mes ­relations, fait le siège de Barras, dont tout le monde connaît l’influence au Directoire, pour lui permettre son ­retour d’Amérique. Ne suis-je donc plus rien pour lui ?

 

Talleyrand, entre en boitant :
En voilà une agitation Madame ! Laissez-moi donc le temps de déposer mon bagage ! Ma première visite est pour vous et je viens vous présenter mes hommages !

 

Mme de Staël, se lève :
Mon ami, quelle joie de vous voir chez moi, mais vous souffrez toujours de votre jambe, quel dommage que vos parents n’aient pas pu prendre toutes les dispositions pour remédier à ce regrettable accident dont vous fûtes victime, tout enfant, pendant votre séjour en nourrice. Il est vrai que vous n’avez pas été souvent avec eux.

 

Talleyrand :
En effet je ne peux pas dire qu’ils m’aient beaucoup aimé, je me demande pourquoi d’ailleurs, puisqu’ils ne m’ont jamais vu ! Quant à mon père, je lui pardonne car ce n’était pas la mode dans le grand monde d’être bon père et bon époux. Mais oublions cela. Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude pour m’avoir permis de revenir des Amériques et d’obtenir mon entrée au gouvernement. J’imagine facilement les difficultés que vous avez dû surmonter pour vaincre les oppositions de mes ennemis.

 

Mme de Staël :
Laissons cela, votre amitié sera mon plus grand remerciement. Mais il est vrai que j’ai eu un mal fou à vous faire obtenir cette amnistie tant désirée et ce poste de ministre des relations extérieures. J’ai dû faire jouer toutes mes relations, et Marie-Joseph Chénier, bien conditionné par madame de la Bouchardie a plaidé votre cause de fort belle façon à l’Assemblée. Finalement Barras a cédé, de mauvaise grâce, j’en conviens, prétendant que vous avez « tous les vices de l’Ancien Régime et tous ceux du nouveau. »

 

Talleyrand :
Je suis très flatté de l’excellente opinion que Barras a de moi, cela prouve que j’ai toutes les qualités requises pour faire partie du gouvernement ! Mais si ce qu’il a dit était vrai, je serais à sa place ! Ne-dit il pas lui-même que les temps de guerre civile ne sont pas des temps de morale ? Savez-vous, je suis convaincu que le ci‑devant vicomte Paul de Barras jetterait sur-le-champ la République par la fenêtre si elle n’entretenait ses chiens, ses chevaux, ses maîtresses, sa table et son jeu. Pour moi, c’est l’homme de toutes les compromissions, il est d’une immoralité parfaite.

 

Mme de Staël :
Le Directoire foisonne de ce genre d’individus. Quant à l’immoralité, il suffit de fréquenter les salons et de parcourir les rues pour en prendre la mesure.

 

Talleyrand :
Je m’en suis aperçu ; les bals, les spectacles, les feux d’artifice ont remplacé les prisons et les comités révolution­naires. Les femmes de la cour ont disparu, mais les femmes des nouveaux riches, à l’exemple de Mme Tallien, la vestale incontournable des folles nuits parisiennes, dans son habit de gaze,  ont pris leur place et sont suivies par des catins qui leur disputent le prix du luxe et de l’extravagance. Après les fanatiques, les pourris ; et en dessous il y a vingt millions de français affamés, écrasés d’impôts et de travail, réquisitionnés par l’armée, terrorisés par des bandes de brigands. Malheureux peuple ! Voyez-vous chère amie, il est urgent que la République tombe entre les mains d’un homme providentiel.

 

Mme de Staël :
Je suppose que vous vous voyez très bien dans ce rôle, je suis persuadée que cette position vous siérait : vous y trouveriez un double avantage, vous pourriez faire votre bonheur et accessoirement celui de la France.

 

Talleyrand, sourire :
Vous me connaissez bien mal, madame, je ne me sens pas assez fort pour mener à bien cette immense tâche. Quant à faire le bonheur de la France, Robespierre s’y est employé avec grande conviction, on voit aujourd’hui le résultat. Voyez- vous, je me fais une certaine idée de la France et la voir se décomposer de la sorte m’est insupportable. Mais dites-moi, j’ai entendu parler d’un jeune général corse qui s’est couvert de gloire en Italie, le connaissez-vous ?

 

Mme de Staël :
Bien sûr, tout le monde en parle. Il est l’étoile montante, il a permis à la France d’entonner à nouveau des chants de victoire ; le Directoire est fort satisfait, il reçoit d’énormes indemnités de guerre, toutefois…

 

Talleyrand :
Toutefois ?

 

Mme de Staël :
Il se murmure aussi que les directeurs sont inquiets. Un sabre qui se couvre de gloire devient dangereux pour un régime pourri. Mais on dit aussi qu’avec un nom pareil, il est impossible de faire carrière. Mais il est tard, je dois vous quitter, cependant soyez prudent : les salons bruissent de médisance à votre égard, même Mme de Flahaut qui vous a pourtant longtemps honoré de ses faveurs se répand en méchants propos.

 

Talleyrand :
Ma chère amie, la médisance, elle fait partie de la vie et j’ai réussi à la domestiquer. Quant à Mme de Flahaut, c’est tout simple : il s’agit d’une forte crise de jalousie. Les femmes n’en meurent pas et cela n’a rien de dangereux pour les hommes.

 

Mme de Staël :
Je reconnais là votre façon très personnelle de relativiser les choses ! mais faites attention, vos ennemis sont nombreux ! Adieu mon ami, nous nous reverrons très bientôt.