L'aube pourpre

SCÈNE I
Le roi ; Fersen

 

Le Roi :
Seul !… enfin ! Quel soulagement de ne plus avoir à souffrir la promiscuité de ces brutes sanguinaires que sont mes geôliers, qui me persécutent, me couvrent d’injures et se réjouissent de ma déchéance. N’ont-ils pas même pris du plaisir à me décrire par le menu, le supplice de la malheureuse princesse de Lamballe, me contant avec d’horribles détails comment ses assassins lui avaient arraché le cœur, ouvert le ventre, bu son sang, et la façon dont ils s’étaient confectionné des moustaches avec sa toison intime ! Mon Dieu que la fièvre révolutionnaire est une terrible maladie ! Comment peut-il exister des gens assez ignobles pour exercer de telles atrocités qui épouvantent la nature ? Oui… comment ? Mais... on vient ! Ne me laissera-t-on jamais un instant de répit ?

 

Fersen entre.

 

Vous ? Fersen ! … quel bonheur de voir enfin un visage ami ! Qu’il m’est doux de savoir qu’il existe encore quelques fidèles capables de braver tous les dangers pour m’apporter un instant de réconfort !

 

Fersen :
Que Sa Majesté…

 

Le Roi, le coupe :
Sa Majesté ? Vous êtes bien hardi mon ami, de me qualifier d’un titre qui n’existe plus… savez-vous que mon très dévoué majordome M. de Thierry a été massacré à coups de piques pour avoir crié « Vive Le Roi » ?

 

Fersen :
Sire, je n’ignore rien de tout cela, mais pour moi, ainsi que pour beaucoup d’autres, vous êtes toujours le roi...

 

Le Roi, le coupe :
Le roi ? Le roi a disparu, il est mort ; quant à l’individu qui se paraît de ce titre, il en sera de même dans quelques heures.
Fersen, je ne sais par quel subterfuge vous avez réussi à déjouer la vigilance de mes geôliers, mais votre courage ne doit pas vous faire oublier que vous courez un grand danger.

 

Fersen :
De cette manœuvre, Sa Majesté en sera bientôt éclairée ; mais qu’elle se rassure, pour l’instant, je ne cours aucun risque.

 

Le Roi :
Le croyez-vous vraiment ? Ce lieu pullule de soi-disant patriotes prêts à égorger n’importe qui pour un simple regard mal compris. Il m’ennuierait beaucoup que vous soyez tourmenté à cause de moi, à cause de Louis le dernier, un fantôme de roi ! Fersen mon ami, ne jouez pas votre vie pour une époque qui a irrémédiablement disparu, cela n’en vaut pas la peine !

 

Fersen :
Sa Majesté est trop pessimiste et certainement lui plaira-t-il d’entendre que je ne suis pas seul, qu’il existe quantité de gens courageux…

 

Le Roi, le coupe :
Des gens courageux ? Mais où sont-ils ? Les trouvez-vous dans mon entourage ? Il n’en est rien et cela m’afflige fort !   M. de Vaudreuil ? … enfui ; M. de Polastron ? … enfui ; M. de Lauzun ? … enfui ; Mme de Polignac ? Ah ! Mme de Polignac ! Un génie de l’intrigue, un démon déguisé en ange qui possède l’art de recevoir sans jamais rien donner en échange ! enfuie elle aussi avec tout son clan ! Quant à mes deux frères, Provence et Artois, aux premiers coups de feu, ils sont partis au grand galop rejoindre l’étranger d’où ils fomentent de sordides intrigues qui ajoutent à mes malheurs. Qu’espèrent-ils ? Régner à ma place ? Les fats !
Combien est grande ma tristesse d’avoir été trompé par de vils personnages uniquement préoccupés de sauver leurs têtes et leurs intérêts !

 

Fersen :
Croyez bien, Sire, que je déplore l’attitude de ces lâches individus qui ne savent que prendre et ne font aucunement honneur à leur prétendue noblesse. Sire, oubliez-les ! Ils ne sont rien. Que Sa Majesté soit convaincue qu’il existe des nobles, des artisans, des militaires, des perruquiers, des valets, des laquais, des prêtres qui sont prêts à faire le sacrifice de leur vie pour défendre sa cause. Qu’elle sache que ces horribles événements ne sont le fait que de quelques centaines de poissardes et de coupe-jarrets avinés, endoctrinés dans les cafés et les bouges de cette cour des miracles qu’est le palais royal, et que, pour la grande majorité des Français, vous êtes toujours le roi, celui dont le règne aurait dû être le plus beau et le plus fécond pour le pays.