Les mains de Justice

Prologue

 

Scène de nuit. Le décor évoque un port, des quais, des silhouettes de bateaux, des cordages, des filets suspendus aux murs. Éclairage diffus, qui permet de mettre en valeur l’enseigne crue d’une taverne. Clapotis de l’eau contre les quais. Peut-être, au loin, quelques appels d’une corne de brume. Un ballet de passants silencieux. Une atmosphère à la fois oppressante et surannée, qui induit un malaise. La victime (le fantôme) : silhouette ectoplasmique, vêtue d’un costume clair. Elle émerge du décor, vient lentement à l’avant-scène, s’ébroue.

Le fantôme, à la cantonade. — Quelle épaisseur ont ces nuits ! Vous qui êtes là, bien tranquilles dans vos fauteuils, vous ne vous rendez pas compte... Il y aura bientôt cent ans que je traîne, parmi les quais, cette existence fuligineuse de fantôme sans domicile fixe. Car il y a fantôme et fantôme ! À croire que les inégalités sociales transcendent les frontières de la vie physique. Une chose est le statut d’un vénérable fantôme écossais, seigneur nocturne d’un manoir hors d’âge, dont il fait retentir de ses chaînes, au grand émoi des jouvencelles, les escaliers de pierre ; une autre chose est de se retrouver, comme moi, et sans qu’il y ait de ma faute, voué à l’errance translucide d’un fantôme miséreux, pitoyable, la plupart du temps invisible aux humains, sans prestige ni utilité sociale.
Voix dans l’assistance. — Quel délire ! Tu voudrais nous faire croire que nos histoires de vivants se prolongent de l’autre côté ?
2e voix dans l’assistance. — Chut ! Pour une fois qu’un fantôme ne nous dore pas la pilule, laissons-le s’exprimer. (Au fantôme.) Je t’en prie, continue.
Le fantôme. — Merci, ô spectateur compréhensif. Le jour, encore, je ne m’en tire pas trop mal. Voyez-vous, la lumière m’endort. Dès que le soleil se lève, la substance dont mon être est constitué s’évapore. Ma silhouette rapetisse, rétrécit, devient évanescente. Ma tête se vide. En un rien de temps, je me trouve réduit à quelques molécules qui s’agrègent mollement, se condensent en une espèce de fumée grise, stagnante, figée au-dessus de l’eau. Totalement transparent à votre regard, bercé du clapotis des vagues, l’inconscience où je sombre me tient lieu de sommeil.
2e voix. — Comme tu décris bien ! Dans ta vie antérieure, tu as dû être poète !
Le fantôme. — Hélas ! Elle n’est pas réservée aux poètes, la question du bonheur !
1re voix. — Allons ! Assez de mièvreries philosophiques ! Si tu dois raconter, raconte. Ne nous fais pas perdre notre temps !
Le fantôme. — La voilà bien, la différence existentielle : le temps... Vous qui êtes en deçà de la frontière, vous pressez le pas, vous courez en tous sens, tels des aveugles pris de boisson. Et, bien sûr, vos genoux se brisent sur les cailloux de vos traverses ; à force de heurter les obstacles, vos fronts se hérissent de bosses. En fin de compte, je le vois bien, depuis cent ans que je vous observe : cette agitation effrénée ne vous mène pas à grand-chose...
1re voix. — Et toi, au-delà de la frontière, obtiens-tu de meilleurs résultats ? Pour ma part, j’en doute. Sinon, tu ne serais pas là, à nous assommer de tes sornettes !
Le fantôme. — Hélas ! Tu ne crois pas si bien dire. Pendant que vous vous agitez, je dors. Mais pendant que vous dormez... Dès que la nuit tombe, ma silhouette s’épaissit, se revigore. Je retrouve la sensation d’occuper mon espace. Et le supplice recommence. Je ne peux pas rester immobile : tel le Juif errant, il faut que je me déplace. Mais une chaîne invisible me retient ici, sur la jetée, entre ce bras de mer, ces navires, cette taverne... Toute la nuit, je tourne en rond, obsédé par les mêmes images qui me hantent depuis trente-six mille nuits... L’horreur !
3e voix dans l’assistance. — Quelles images ?
Le fantôme. — Observez bien, derrière moi, l’entrée de cette taverne. Vous aurez remarqué, sans doute, son aspect vieillot, défraîchi, ce lumignon à la lueur grisâtre, cette peinture qui s’écaille...
3e voix. —  Maintenant que tu le dis, à y regarder de près, c’est vrai : je l’ai toujours connue ainsi. Comme si le temps s’était arrêté.
Le fantôme. — Voilà : sur le seuil de cette taverne, le temps s’est arrêté. Elle est restée comme elle était il y a cent ans, la première de mes trente-six mille nuits ; celle où s’est ouverte, dans mon destin d’homme ordinaire, cette immense fracture.
2e voix. — Que veux-tu dire ?
Le fantôme. — J’y viens. C’était une étouffante nuit d’été, lourde d’orage. Comme ce soir, à peu de chose près. À peine débarqué de mon bateau, je me promenais sur les quais, sans but précis. Solitaire, comme à mon habitude. Je n’ai jamais beaucoup aimé remorquer quelqu’un à mon bras. J’éprouvais une sensation physique, bien oubliée depuis : j’avais soif. La taverne m’offrait sa porte : je suis entré. Je n’en suis plus jamais ressorti.
1re voix. — Allons donc ! Tu es bien dehors, ce soir, il me semble !
Le fantôme. — Laisse-moi finir ! Je n’en suis plus jamais ressorti au complet, mon esprit et mon corps astral solidaires de mon corps physique... Je suis ressorti en éléments dissociés. Mon corps physique – mon cadavre, si vous préférez – lesté d’une pierre, a été jeté à la mer ; dépouillés de l’enveloppe charnelle, mon esprit et mon corps astral ont commencé cette errance infinie, circonscrite au quadrilatère du port.
3e voix. — À ce que tu voudrais nous faire entendre, cette nuit-là, tu serais mort dans la taverne ?
Le fantôme. — Dans la taverne ou dans un lieu annexe. Assassiné.
2e voix. — Par qui ?
Le fantôme. — C’est bien là toute ma souffrance, tout le drame de mes nuits. Par qui ? Je ne sais pas. Si j’ai bien compté, en plus de moi, huit personnes se trouvaient dans la salle. J’ai été frappé par-derrière, sans que je puisse voir qui tenait l’arme. Quant au mobile... J’étais un voyageur inconnu, d’apparence convenable. J’avais un mince bagage : chacun pouvait bien supposer qu’il y trouverait la fortune.
3e voix. — Et l’enquête ?
Le fantôme. — Oh, rien à redire sur l’enquête : la police a fait son travail, interrogé tous les suspects. Mais aucun n’a parlé. À croire qu’ils étaient tous complices, et, par solidarité de pauvres, s’étaient partagé mes maigres économies. En tout cas, aucun n’a été inquiété, ni emprisonné, ni jugé. Faute de preuves, ils ont bénéficié d’un non-lieu général. Mon corps, au fond de la mer, n’a pas reçu les rites de purification qui accompagnent habituellement les obsèques. Et mon esprit, livré à ce questionnement sans fin, est resté attaché à ces lieux funestes, sans pouvoir prendre l’essor vers la lumière. Voilà pourquoi, fantôme errant d’un corps sans sépulture, je ne sors que la nuit ; voilà pourquoi la souffrance me ronge ; voilà pourquoi j’ai honte de me montrer à vous : car je suis là toutes les nuits, mais d’ordinaire, je vous reste invisible. Cette nuit n’est pas comme les autres. Cette nuit, j’ai fait tous les efforts que j’ai pu pour coaguler ma substance, afin que mon image s’imprime dans vos yeux ; j’ai forcé ma voix, afin qu’elle domine le souffle de la brise, le clapotis des vagues. Car je ne supportais plus d’éprouver seul tout le poids de l’injustice. Je vous en supplie, aidez-moi !
2e voix. — En somme, qu’attends-tu de nous ?
Le fantôme. — Que vous m’aidiez, tous autant que vous êtes, à faire jaillir la lumière, à ce qu’on me rende justice ! Il vous faut trouver un coupable, organiser son procès, le punir : à cette seule condition, mon esprit atteindra le repos. Puisque vous avez eu la compassion de m’entendre, voici ce que je vous propose. Tout à l’heure, vous et moi, nous entrerons dans la taverne. Nous y retrouverons les mêmes personnages que la nuit du meurtre. Et le meurtre se répètera. Mais, cette fois, vos yeux suppléeront les miens : vous verrez, vous entendrez, vous direz quel est le coupable. Puis vous jugerez ; il subira son châtiment. Alors, vous aurez refermé la brèche qui s’était ouverte dans mon destin : je serai libre, et je m’envolerai vers l’éther. Vous acceptez, j’espère ?
3e voix. — Si nous devons vraiment être témoins du meurtre, il n’y a guère de risques d’erreur.
1re voix. — Et puis, ainsi, nous aurons la preuve que tu ne nous as pas menés en bateau !