Hypercube, tome 1 : Le secret d'Eden Light

Prologue­

 

Je haïssais ce que j’étais devenu. Je dois admettre que j’avais atteint un stade de cruauté et de manipulation qui m’effrayait moi-même. Comment ce jeune homme, étudiant modèle à l’université de Yorn, avait-il pu sombrer dans une telle perversion, au point de se trahir lui-même ? C’était de la folie, cette personne ne pouvait pas être moi. Et pourtant.
La nouvelle lune peignait le ciel d’un noir inquiétant. Seules quelques étoiles dispersées guidaient mes pas. Je courais dans la pénombre, le plus vite que mes muscles courbaturés me le permettaient, aussi hâtivement que mon cœur me l’autorisait. Alors que mes cuisses s’échauffaient dans une épouvantable torture, je m’efforçais de sprinter sans relâche. Mes jambes hypertrophiées devenaient aussi lourdes que deux blocs de pierre, et malgré cela je devais traîner ces boulets toujours plus loin. Mon corps sclérosé entamait ses ultimes réserves d’énergie, tandis que le souffle glacial de l’hiver m’arrachait le gosier. Ma salive était sèche. J’avais l’impression de cracher mes poumons à chaque expiration, tant j’étais à bout de souffle. Une lame brûlante, partant de mon estomac et remontant jusqu’au fond de ma gorge, lacérait mes entrailles avec une pugnacité semblable à la mienne. Au début, la sensation la plus douloureuse demeurait celle de mes mains transies par le froid, mais à présent je ne les sentais même plus. Ce dont j’étais certain, c’était que l’adrénaline me poussait hors de mes limites. Ou tout simplement était-ce ce que l’on appelle l’instinct de survie.
Je m’étais enfoncé dans le parc voisin. Non seulement les arbres me dissimulaient un peu plus de mes ravisseurs, mais surtout ils me mettaient à l’abri du mistral qui grondait sur la ville, comme pour punir ceux qui en troublaient l’ordre. Les charmes de vingt mètres de haut étaient devenus de précieux alliés. Derrière moi j’entendais des voix qui hurlaient mon nom, qui m’invitaient à me rendre. Cependant je ne pouvais pas, pas plus que je n’étais en mesure de réparer les dégâts causés. Et maintenant que je m’étais extirpé du chaos, chaque son demeurait beaucoup plus facilement perceptible. Je pense, de toute manière, que je ne serais jamais parvenu à ignorer le claquement des balles qui volaient dans ma direction. Les coups de feu s’intensifiaient à mesure que je perdais de la vitesse. Alors, dans la panique, il m’arrivait de trébucher sur une ou deux racines, puis je reprenais ma course, hors d’haleine.
J’avais mal aux pieds, j’avais mal à la gorge, aux poumons. Je parvenais à peine à respirer. Et pourtant j’avançais, grâce à cette chaleur en moi qui me poussait à accélérer lorsque je les sentais trop près de moi. Ils étaient en colère. Si j’avais été moi-même, je n’aurais jamais agi ainsi. Cette fois-là, je les avais trop provoqués, j’avais trop abusé de mon pouvoir. Dans un sens, je pense que nous avions été trop loin. Je m’enfuyais en sachant que j’avais abandonné un bout de moi-même, mais cela ne m’inquiétait pas outre mesure. Pour l’heure, c’était de moi dont il s’agissait, c’était à mes trousses qu’ils étaient – et à celles de personne d’autre.

Ils se rapprochaient : l’écho des balles qui pleuvaient derrière moi s’estompait aussitôt, tel un claquement foudroyant qui indiquait qu’ils n’étaient plus très loin. J’entendais leurs exclamations se renforcer. Je discernais le larmoiement des branches mortes craquant sous leurs pas, celles sur lesquelles je venais moi-même de marcher. J’avais quitté le parc pour m’élancer le long du port. Je n’avais jamais couru aussi vite de toute mon existence, mais ma hâte avait eu raison de mon endurance. J’étais à bout de force et à découvert. Je n’avais aucun endroit où me cacher, ils étaient déjà bien trop près. Une chose était certaine : désormais j’entendais des sons qui n’étaient plus leurs seules paroles. Je ne pouvais pas m’arrêter, je ne pouvais plus continuer. Où était-il, lui, alors que j’avais besoin d’aide ?
Puis, tout se passa en une fraction de seconde. L’espace autour de moi se figea, le temps se mit à tourner au ralenti. La charge propulsive s’amorça, la bille de métal fendit le vent hivernal dans un frottement léger et un claquement sourd rompit le silence. À ce stade, je pus presque percevoir le flottement de la douille dans les airs, qui bientôt plongerait sur le sol terreux. Je savais pertinemment que cette munition était la mienne. En réalité elle ne fit qu’effleurer mon mollet, mais elle balaya du même tir tout l’espoir qui m’animait. Enfin il y eut un nouveau coup de feu et puis… plus rien.

Je m’appelle Eden Light, et voici mon histoire.