1906

Chapitre 1

Ottrott, le temps est doux et clément, une belle journée d’automne. Le cri qui vient de la chambre close résonne dans la petite pièce. Les halètements succèdent à des pauses de plus en plus courtes. Les enfants sont cois ; ils attendent, fébriles. Ils sont trois, pas très vieux encore. ils savent ce qui se passe à côté. Le père est parti travailler ses vignes : il ne pouvait pas attendre là, à ne rien faire. De toute façon, c’est une affaire de femme. Il ne servirait à rien. Un des petiots viendra bien le prévenir quand ce sera le moment.
Une voix féminine, pressante, marmonne quelque chose d’inaudible. L’instant semble être suspendu un plus long moment encore. Puis soudain, c’est le vagissement, celui du bébé libéré qui vient d’avaler une goulée d’air.
Les enfants échangent des regards ravis sans oser rompre le silence.
Le museau de la matrone apparaît dans l’entrebâillement de la porte.
— Va chercher le père. C’est une fille !
Marie naît le 23 septembre 1869 ; le bébé est superbe. Elle est parfaite, il ne lui manque rien, elle braille à tue-tête.
Le père rentre, un peu déçu : il espérait un fils et aurait aimé des bras supplémentaires pour l’aider à la vigne. Ma foi, il se fera dorloter par sa fille. Il n’est pas rancunier.
Il prend l’enfant dans ses bras.
— Elle est belle ! constate-t-il, satisfait.
Il sourit à sa femme et l’embrasse sur le front en lui rendant le chérubin, qui cherche avidement le sein de sa mère.

Marie arrive au son des canons, au sein d’un peuple bousculé entre deux pays ennemis, otage involontaire de la folie des hommes. L’Alsace est une fois de plus prise dans l’étau allemand et français. À nouveau, les tirs de canons menacent au pied du célèbre mont Sainte-Odile.
— Crois-tu que la guerre va encore être déclarée ? s’inquiète la mère de Marie auprès de son mari.
— Hum, c’est pas bon signe, la France est inquiète de la puissance de la Prusse, après la victoire sur l’Autriche-Hongrie en 1866 à Sadowa. Depuis, rien ne va plus.
Le père suit de près les derniers événements politiques. il sait de quoi il parle. Cette situation lui fait souci. Que fera-t-il avec ses enfants, si jeunes ? Aura-t-il encore du travail ? Pourra-t-il les nourrir ?
— Bismarck n’a en tête que l’unification de l’Allemagne. Ça va faire une grosse puissance, avec laquelle la France va devoir compter.
— Qu’allons-nous devenir ? ne put s’empêcher de demander la mère.
Il haussa les épaules en signe d’impuissance.
Marie a à peine un an ; elle ne marche pas encore lorsque Napoléon III déclare la guerre, le 19 juillet 1870. Il espère la victoire et ainsi augmenter sa popularité.
Le prétexte a vite été trouvé : un tragique fait divers. À Metz, un groupe d’éclaireurs allemands a été surpris dans une auberge alsacienne, à Schirlenho. Ils ont pris à partie les Français. La rixe a fait un mort et les Allemands ont été faits prisonniers. La diplomatie n’est pas venue à bout des désirs de guerre de Napoléon.
— Ah ! voilà bien la France ! clame le père au bistrot d’Ottrott, où il se trouve avec ses amis. L’état-major se croit prêt ! Il prétend qu’ « il ne manque pas un bouton de guêtre ! » Ben j’voudrais bien le voir ! Avec les dernières guerres : Crimée, Chine, Cochinchine, Mexique et Algérie, nous sommes exsangues d’hommes. En plus on s’est mis à dos tous les autres pays. L’expansion colonialiste n’a pas que du bon ! À combien t’estimes notre potentiel humain ? demande le père à son meilleur ami, qui sirote une bière locale bien fruitée.
L’autre branle du chef, un peu sceptique :
— Si on a 250 000 hommes, c’est bien le bout du monde ! Et les casques à pointe, ils ont une artillerie moderne, et un sacré putain de chef, le maréchal Von Moltke. C’est pas rien ! Qu’est-ce qu’on a à mettre devant tout ça ? Ils nous prennent pour des idiots.
On sent l’énervement dans la voix de l’homme. Tous sont inquiets pour leur avenir : ils seront sur le front, ils le savent bien. Les décideurs se pavaneront derrière leurs bureaux d’apparat tandis qu’eux-mêmes se feront étriper, comme leurs pères avant eux. Ils changeront encore de camp, devront se battre une fois de plus contre leurs parents d’hier.
— J’te parie qu’avant peu on r’parlera le prussien, conclut-il, fataliste.
Il ne se savait pas devin, puisque, moins de deux mois plus tard :
* Napoléon III, malade et découragé, signe la capitulation, le 2 septembre 1870. Il est fait prisonnier, ainsi que 80 000 hommes ;
* L’empereur est déchu ; la République est proclamée le 4 septembre 1870 ;
* Paris, affamé, épuisé, bombardé, après l’échec de la sortie de Buzenval, se rend le 28 janvier 1871.

C’est le mois de juin, les foins ne sont pas encore terminés, les journées sont longues et épuisantes. Le père, pourtant, en cette fin d’après-midi, achète la feuille de chou qui lui permet de se tenir au courant de l’actualité. Et ce jour-là, il y a de quoi être en émoi.
Il arrive en courant au bistrot, le quotidien brandi à bout de bras.
— Paris se révolte !
Le quotidien est posé bien à plat sur la table devant eux, les amis penchés sur l’article, au coude à coude. Ils lisent les nouvelles, concentrés, consternés par la misère résultant du siège et des lois qui accablent le peuple. Les Parisiens se fédèrent avec de nombreux bataillons de la Garde nationale le 26 mars 1871. Ils forment la Commune.
— Non mais, écoute ça ! Le gouvernement se retire à Versailles où siège l’Assemblée et, à l’aide d’une armée formée avec les prisonniers revenus d’Allemagne, commence le siège de la capitale. Les combats sont sanglants et la ville est bombardée. Le 21 mai 1871, les Versaillais pénètrent dans Paris et livrent de furieuses batailles pendant « la semaine sanglante ». Moins d’un an plus tard, en 1871, l’Alsace devient le Reichsland Elsaß-Lothringen. Et nous dans tout ça ! poursuit le père, énervé. Ils ont signé la paix y’a dix jours à Francfort. Ils nous ont abandonnés à l’Allemagne. Le nord-est de la Lorraine est condamné à verser une contribution de guerre de cinq milliards de francs-or !
Quelques jours plus tard, c’est la débâcle. La répression va se poursuivre de longs mois : conseils de guerre, condamnations à mort, déportations des fédérés.
Les hommes se rassemblent et parlent sous le couvert. Ils doivent faire attention à ce qu’ils disent. La germanisation est menée à outrance : arrestations, contrôles, éducation, tout est mis en œuvre pour que les Alsaciens oublient qu’ils sont français. Beaucoup de familles décident de quitter l’Alsace ; c’est l’hémorragie des biens et des cols blancs.

Marie a deux ans. elle trotte, indifférente à l’ambiance générale ; elle babille, s’épanouit, mignonne petite trogne aux beaux yeux bleus, ourlés de longs cils noirs qui tranchent curieusement sur sa blondeur.
— Ben tu vois, t’avais raison, ironise le père, qui n’a pas oublié la prédiction que son ami lui avait faite juste avant la guerre. Bah, on la connaît cette langue, c’est celle que nous avons apprise à l’école hein ?! Y’m’font bien rire, on va pas s’mettre martel en tête, on parlera l’alsacien et ils devront faire avec. Nous aurons pas ces p… de casques à pointe ! On sera toujours français.
En Alsace, la langue française est officiellement combattue et on la pourchasse dans les inscriptions publiques. Pourtant, victimes de l’illusion romantique, les dirigeants s’imaginent qu’il suffit que le peuple reste fidèle au dialecte germanique. Le français devient alors la langue chic, celle que parlent entre eux tous ceux qui ont les moyens de la faire apprendre à leurs enfants, et même, parmi eux, des Allemands. Toutefois, dans les écoles, l’enseignement est donné en allemand. Les enfants qui parlaient le français doivent du jour au lendemain parler le dialecte ennemi. Ils ne comprennent pas, doivent ingérer à toute vitesse cette nouvelle langue. Il est interdit de parler français sous peine de punition.