Facéties ordinaires

Au premier coup d’œil, elle savait. Elle observait cette brosse à reluire qui tournoyait malicieusement dans les airs et qui viendrait fatalement s’écraser sur son visage poupon. Cette épaisse moustache brune qui râperait son cou. Cette odeur âcre de vinaigre rouge.
Mylène avait huit ans. Ce rituel, elle le connaissait par cœur. Le pire était à venir, le pire c’était après, comme toujours.
Ce soir-là, elle gratta une allumette.
Les pompiers arrivèrent, sirènes hurlantes. Le petit pavillon était un énorme brasier. Les flammes qui s’échappaient des fenêtres léchaient scrupuleusement la façade de la maisonnette. Les lances à incendie se déployaient méthodiquement et des trombes d’eau ne tardèrent pas à se mêler à la danse.
Perchée sur la plus haute branche d’un châtaignier au fond du jardin, Mylène ne perdait pas une miette du spectacle. Elle n’avait jamais vu pareille agitation autour de chez elle.
Les soldats du feu ne chômaient pas. Certains donnaient des ordres, d’autres se cramponnaient aux tuyaux en vociférant. Mais d’aucuns ne prêtèrent attention à la jeune fille assise aux premières loges qui mâchait un chewing-gum à défaut de popcorns.
Puis, l’agitation fit place à la désolation.
L’équipe de l’adjudant Burnside fut la première à pénétrer dans la maison fumante. Il fallait progresser lentement pour ne prendre aucun risque. À tout moment, la toiture ou l’escalier pouvaient s’effondrer.
Arrivé à l’étage, Burnside enfonça la porte d’une chambre funèbre. Les flammes avaient tout dévoré. Il ne restait du mobilier que quelques tas de charbon rougeoyants. Au beau milieu de la pièce, les ressorts dénudés d’un matelas supportaient tant bien que mal une masse noire qui pouvait s’apparenter à un corps.
Un corps en position fœtale, une bouche béante découvrant des dents presque intactes, prêtes à mordre, encore. Des orbites évidées tournées vers le ciel, un crâne scalpé de tout poil, une épaisse moustache brune miraculeusement épargnée des flammes.
Mylène sortit de son manteau un renard en peluche, le regarda droit dans les yeux et lui chuchota :
« Foxy, mon doux Foxy, écoute-moi bien ! C’est fini, on va être heureux maintenant tous les deux. Moustache ne nous fera plus de mal, c’est promis. On ira vivre dans une autre maison, plus belle tu verras, et je ne te quitterai jamais de la vie. Peut-être qu’ils vont me demander ce qui s’est passé avec les allumettes, mais rassure-toi, je leur dirai que j’ai joué, que j’ai pas fait exprès. Il fait nuit maintenant, maman ne va pas tarder à rentrer. J’ai peur, je ne sais pas comment elle va réagir. J’espère qu’elle ne m’en voudra pas trop. Enfin, une chose est sûre, c’est qu’il ne la tirera plus par les cheveux en la traitant de sale junkie ! Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire, mais c’est pas gentil. Foxy, tu sais ce que c’est qu’une junkie ? Non bien sûr. Maman m’a expliqué que ça voulait dire qu’elle était malade et que c’est pour ça qu’elle devait faire plein de piqûres. Mais je ne sais pas si elle m’a dit toute la vérité. C’est louche quand même, elle se cachait tout le temps pour faire ses piqûres, comme si elle en avait honte. Mais pourquoi avoir honte d’être malade ? Regarde, il y a des policiers dans le jardin, ils nous cherchent, tu crois ? Ils n’ont pas l’air méchants, mais j’ai quand même peur. Il paraît que ça existe les prisons pour les enfants, c’est Jérémy qui me l’a dit. Il faut faire une très grosse bêtise pour y aller. Tu penses que j’ai fait une très grosse bêtise ? Chut ! »