Elle avait du chien !

1.

Je suis née au bled dans la campagne de Casablanca pendant l’été 1997. L’état civil du pays n’enregistre pas toutes les naissances. Les journées sont très chaudes, le soleil peine à se coucher, ce doit être en plein mois d’août, sous le signe du Lion.

 

Il est à peine sept heures du matin lorsque ma mère parvient à se traîner dans un coin derrière la cuisine de Fatima. C’est là, près des poubelles où les chiens errants du quartier viennent se battre la nuit pour quelques morceaux de pain, que je vois le jour. Après deux heures d’agonie, nous sommes six boules de poils, désespérément accrochées aux mamelles pendantes de notre mère. Je suis la dernière, la plus chétive : mes frères et sœurs me bousculent pour me prendre ma place et m’affamer. Heureusement, Fatima veille au grain. Elle comprend tout de suite qu’elle doit me protéger. Je crois d’ailleurs qu’elle m’aime déjà plus que ma mère qui, lasse de sa portée de morfals aux dents aiguisées, me mord pour que je la laisse tranquille.
— Nti zouina*, me chuchote-t-elle à l’oreille pour ne pas que les autres l’entendent.
Fatima me donne du lait de la chèvre Salma. Je me régale et me dis qu’un jour peut-être, je pourrai nourrir les petits de Salma lorsqu’elle sera trop fatiguée pour le faire elle-même. Grâce aux soins de Fatima et au lait de ma nourrice, je prends des forces. Bientôt, je peux me rebiffer contre les autres rejetons qui sans cesse me tourmentent pour me tenir éloignée.
Quand je m’approche pour jouer, ils m’ignorent et vont s’amuser plus loin. Alors Fatima me lance une balle qu’elle a fabriquée avec des morceaux de papier. Elle ne roule pas très bien, ma balle, mais elle m’appartient. Surtout, les autres cabots n’ont pas le privilège de courir après pour la rapporter à Fatima contre un bout de poulet ou une boulette les jours de fête. Dans ces moments, je sens sur moi leurs regards envieux prêts à tout pour me voler mon butin.
Ces tout premiers mois de ma vie, je comprends très vite que je ne peux compter que sur moi si je veux survivre. Du coup, dès mon plus jeune âge et malgré ma petite taille, je suis habile et dégourdie, déterminée à me sortir de là au plus vite.
Un jour, Mohammed le chauffeur du maître de maison vient nous chercher derrière la cuisine. Il nous fourre tous dans un grand sac en toile de jute et nous met à l’arrière de sa camionnette. Affolés, nous gémissons, nous aboyons tandis que Mohammed hurle pour nous faire taire.
C’est la dernière fois que je vois ma mère. Elle nous jette à peine un dernier regard, comme soulagée de voir ses sales morpions prendre le large. Voilà deux mois qu’elle nous nourrit. Ses mamelles traînent sur le sol poussiéreux de la cour. Le soir, quand je ne dors que d’un œil, je vois Fatima qui lui masse les mamelles avec de l’huile d’argan. Elle n’a pas été la plus aimante des mères sans doute, mais qui ferait mieux avec six marmots qui vous assaillent du matin au soir ?
C’est aussi la dernière fois que je vois Fatima qui, au fond de sa cuisine, sèche discrètement ses larmes avec son foulard bleu. Les grandes effusions, les promesses de retrouvailles futures, elle n’y croit pas. Fatima préfère en rester là. Je ressens de la tristesse mais ce n’est pas la même douleur qu’à ma naissance où mon corps a été meurtri pour sortir des entrailles de ma mère. C’est une peine plus profonde qui me pince le cœur et me picote les yeux.
Pendant le trajet qui nous conduit vers l’inconnu, nous sommes tellement secoués que les uns après les autres, nous vomissons nos tripes. Il fait une chaleur épouvantable dans le sac et je me sens défaillir. « Pas question, je tiens bon ! » Mes frères et sœurs s’agitent et hurlent à la mort. « Pas question, je reste en vie ! »
Recroquevillée dans un coin du sac, le souffle court, je ferme les yeux en priant pour que l’enfer s’arrête. Enfin, après un trajet qui me semble interminable, Mohammed éteint le moteur de l’estafette. Il ouvre la porte arrière et se saisit brusquement du baluchon où nos petits corps chétifs se distinguent à peine, tout englués dans le dégueulis et les touffes de poils.
On entend Mohammed marchander avec un homme que nous ne pouvons pas voir.
 Chal thseb liya ila khdit 6 ?
— 10 000 dirhams.
— 10 000 dirhams ! Ouach tstiti ! Ghan atik 6000 dirhams ou maghan zidekch rial aliha.*
Le type à la voix grave n’a pas l’air commode et après quelques échanges houleux entre les deux hommes, le sac change de main. Paralysés par la trouille, on fait pipi.

 

Nti zouina : Tu es mignonne.

 « Chal thseb liya ila khdit 6 ? » « 10 000 dirhams. » « 10 000 dirhams ! Ouach tstiti ! Ghan atik 6000 dirhams ou maghan zidekch rial aliha. » : « Combien tu veux pour les 6 ? » « 10 000 dirhams ! Tu es fou ! Je t’en donne 6000 à tout casser. »